18 lettres à ma fille / lettre des 10 ans

2009 novembre 15
par Arnaud Friedmann

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Dix ans

Béatrice,

Est-ce que tu as attendu ce moment avec impatience ? Tu vois, je suis fidèle au rendez-vous de ton anniversaire. Tout à l’heure, tu as sans doute mangé du gâteau, avec tes amis, ou ta maman. Tu l’as fait comme une grande, en tenant tes couverts comme on te l’a appris.

Je veux te raconter quelque chose, aujourd’hui, Béatrice. Un souvenir que tu as oublié. Pendant les dix-huit jours que nous avons passés tous les deux dans notre maison, je t’ai appris à utiliser une cuiller. Oh, ça n’a pas été facile ! Tu te tartinais le visage, tu en mettais plein tes bavoirs. Mais dès le premier jour, après avoir porté la cuiller à ta bouche, tu me l’as tendue pour que je mange ce qui restait dedans. Et c’est devenu pendant quinze jours notre petit rituel : on se nourrissait l’un l’autre. Tu avais un regard sérieux et concentré, comme si tu avais voulu prendre soin de moi, parce que tu avais compris que je prenais soin de toi. Que l’envie de ces soins mutuels durerait toujours, même quand je ne serais plus là. Je vais te donner une leçon, Béatrice, parce qu’un papa, même quand il n’est pas là, doit donner des leçons : il faut que tu sois gentille. Que tu tendes les cuillers, spontanément, comme tu l’as fait pendant nos quinze jours.
Pour tes dix ans, tu peux méditer ça. Je ne sais pas si tu as suivi des leçons de catéchisme ; ta mère et moi n’étions pas complètement d’accord sur le sujet. Mais cette leçon là, elle est bonne : rend toujours un sourire, un service, même quand on s’est montré méchant avec toi. Tu seras entourée de gens qui t’expliqueront qu’il faut combattre, lutter, faire sa place ; ne les écoute pas trop. Un peu, mais pas trop. Tu verras que si tu souris, ceux qui se croient tes adversaires seront désarmés.

Et s’ils t’attaquent, c’est peut-être compliqué à comprendre à dix ans, ma fille, mais concentre toi : c’est cette leçon là surtout que je regrette de ne pas avoir pu te donner au quotidien : s’ils t’attaquent, ceux qui se croient tes ennemis, et que malgré tes sourires ils continuent à te combatte, laisse les faire. Laisse-les même croire qu’ils ont gagné. S’ils t’attaquent, c’est qu’ils ont peur. Comme les chiens quand ils aboient. La vraie victoire, elle ne sera pas pour eux. Mais pour toi. Parce que ce sont ceux qui sourient et sont gentils qui gagnent tout le temps, même si la majorité ne le comprend pas. Retiens ça de ton papa. Même si ta maman en lisant ce passage hausse les épaules. Même si elle t’expliquera qu’avec une autre philosophie, ton papa aurait peut-être accompli autre chose de sa vie. Béatrice, ce que j’ai accompli dans ma vie m’a convenu. J’aurais juste voulu la poursuivre plus longtemps à tes côtés.

N’oublie pas la leçon des dix ans, Béatrice. Préfère toujours le sourire au combat, surtout quand l’envie d’en découdre te prendra. Ça ne sert à rien, d’en découdre. Crois-moi. Et souris à la vie.

C’est tout pour tes dix ans. Pas de secrets, de chuchotements, même si je sais que tu continues tous les ans, ou chaque fois que tu en as besoin. C’est tout pour tes dix ans, mais c’est déjà beaucoup. Et compliqué. C’est l’essentiel de ce que je voulais pour toi, que tu entendes cette leçon, et que tu t’efforces de la suivre. Dans tout ce que je te dirai ensuite, il n’y en aura pas de plus importante.

Je t’embrasse, et te fais confiance pour enjoliver le monde

Ton papa

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