18 lettres à ma fille / lettre des 12 ans
12 ans.
Béatrice,
Il faut me pardonner la lettre de l’an passé. On t’aura expliqué que j’ai été malade, avant de m’en aller. Les mots que je t’ai écrits, l’an passé, ils me sont venus dans un rêve, l’après-midi du cinquième jour des dix-huit derniers que nous avons passés ensemble. Ne cherche pas à les comprendre, à leur trouver un sens.
Si je te les ai écrits, c’est parce que je n’ai pas voulu manquer à la promesse que je m’étais faite de m’adresser à toi chaque jour, pendant dix-huit jours. Je m’étais promis d’être présent à dix-huit de tes anniversaires. Le quatrième jour, ne sont venus que ces mots-là. Certains prétendront que je ne devrais pas t’écrire ce genre de choses. Que je n’aurais pas dû t’écrire ces mots de l’après-midi du quatrième jour. Je ne me souviens même pas de ce qu’ils sont. Je les ai oubliés au moment où je les couchais sur le papier. Mais je crois à ça, vois-tu : à ta capacité d’enfant à recevoir de son père ce qu’il a été en mesure de lui donner. Et à tes facultés d’enfant pour trouver à ces mots un sens que je n’aurais pas voulu, ou pas compris. Ce rêve en mots qui m’est venu dans le salon de la maison où tu dormais, j’ai voulu que tu le partages avec moi.
Tu sais, Béatrice, quand je me suis installé tout à l’heure pour t’écrire cette lettre, j’avais à côté de moi, au dessus de la pile, l’enveloppe où j’avais indiqué la veille : Béatrice, onze ans. J’ai résisté à l’ouvrir. L’écriture de l’adresse était quasiment illisible ; j’ai pensé que le contenu l’était peut-être aussi. Que j’avais entassé les lettres les unes au dessus des autres, comme en classe quand je m’endormais sur mes cahiers et que ma main continuait de gribouiller sur elle-même. Je ne l’ai pas ouverte, la lettre des onze ans. Je me suis attelé à celle des douze ans. Je t’ai fait cadeau, en conscience, de mon rêve du quatrième jour. Peut-être que les rêves ne se partagent pas ? Peut-être que onze ans, c’est trop jeune pour partager les rêves d’un papa de trente-trois ? Je n’ai pas la réponse à cette question, pas plus qu’à celle de la fin de l’univers quand j’avais neuf ans, mais au moins j’ai essayé.
Pour toi, une année a passé. Pour moi, un jour. J’aimerais, à l’heure où je t’écris, pouvoir monter dans ta chambre et poser sur ton visage celui qui tu auras quand tu découvriras cette lettre. J’aimerais savoir ce qui a fait rire ma fille, ce qui l’a émue, l’année de ses douze ans. Mon imagination n’est pas assez forte pour m’offrir une image de toi qui correspondra à la réalité, ou plutôt non, mon imagination est trop vive : elle m’offre mille visages d’adolescentes dont aucun ne correspond exactement au tien, mille idées de ce à quoi rêve une enfant de douze ans qui sont peut-être éloignées de tes rêves à toi.
Mais ce dont je suis certain, c’est de certaines attitudes qui étaient en germe dans ta première année et que tu as conservées ; ce dont je suis certain, c’est du regard curieux et émerveillé que tu portes sur le monde ; ce dont je suis certain, c’est que pour toi des changements s’annoncent, qui pourront te paraître difficiles à vivre.
Aussi, ce que je te recommande, c’est de profiter de l’âge que tu as, parce qu’il t’ouvre sur la vie, sur les autres. Vas vers eux avec confiance, et cultive en toi les richesses que tu sens, même celles que les autres te reprochent, comme je l’ai fait pour la lettre de tes onze ans. Certaines erreurs importent moins que des renoncements, quand elles sont dictées par l’envie de faire plaisir à l’autre.
Je t’écris, Béatrice, des paroles qui me semblent pesantes, je te présente des affirmations qui sonnent comme des certitudes alors que pour moi toute la vie n’a été qu’interrogations et difficultés à choisir, à trancher. C’est peut-être qu’à travers ces lettres, je deviens père en accéléré. C’est peut-être qu’avec le temps qui m’échappe, je n’ai plus le choix d’être nuancé, hésitant. Je te fais confiance pour ne pas t’accaparer mes phrases d’un seul bloc. Pour te les approprier, et les retraduire avec ta personnalité. Que je sais puissante.
Je t’embrasse, Béatrice
Ton père











