18 lettres à ma fille / chapitre 8

2009 décembre 6
par Arnaud Friedmann

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Ce texte participe d’un atelier d’écriture en ligne

/ proposé par Arnaud Friedmann.

/ vous pouvez connaître la règle du jeu ici, si vous souhaitez participer et rédiger la lettre des quatorze ans, en adressant votre texte avant dimanche 13 décembre à 19h.

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J’ai été égoïste. J’ai le droit, je vais mourir. J’ai écourté la lettre des 13 ans parce que j’ai eu envie de me replonger dans les musiques de l’année 87. Tout de suite. En parler à Béatrice n’a pas suffi. Envie d’entendre des variétés, comme si ça pouvait balayer la mort.

J’ai été égoïste, mais j’ai compensé cet égoïsme en sacrifiant un cédé. Ajouter un cadeau à la lettre, c’était une bonne idée. Une idée d’anniversaire. Ce cédé, j’avais prévu de l’emmener avec moi à l’hôpital. Mourir en l’écoutant. Ça, c’était une idée à la con. Quand on meurt, on n’aspire qu’au silence. Satie, à la rigueur. Pas des variétés.

Je dois avoir dans les veines un peu de vie, encore : l’idée que la musique me pèsera ne passe pas. Glisser le cédé dans la lettre, ça a été mon premier renoncement. Je n’entendrai plus les voix qui me faisaient rêver.

Dans la voiture, au moment des applaudissements, Béatrice battait des mains.

Je n’ai pas le temps pour cette nostalgie-là. Je veux réentendre les variétés de l’année 87. Tout de suite. Je m’accorde cette quête, j’y sacrifie la lettre des treize ans. J’y sacrifie le reste de mon après-midi, jusqu’au réveil de Béatrice. Ce n’est pas plus inutile que de collectionner des timbres.

Je ne me fais pas aux variations de mon humeur, aux effondrements du corps. Je ne m’y serai jamais fait. Après l’emballement de l’après-midi, les dernières heures de la journée sont éprouvantes. Béatrice court, me tend les bras. S’accroche à mes jambes en levant vers moi son front câlin et obstiné. Je ne peux plus te porter.

Elle se rend compte de mon état ; elle me facilite la tâche. Pendant le dernier change avant la nuit, elle ne pleure pas, ne s‘agite pas. J’ai oublié de prendre une couche à côté de moi. Je n’ai pas la force de porter Béatrice jusqu’au placard : je la laisse seule sur la table à langer, elle pourrait tomber. Des visions de son crâne en sang m’assaillent. Son expression stupéfaite. Quand je reviens, elle n’a pas bougé, elle me sourit.

En la soulevant pour la déposer dans son lit, je gémis. Elle me regarde. Je l’embrasse, je quitte la chambre. Papa ! C’est la première fois qu’elle m’appelle papa. Je chiale comme un gamin derrière sa porte. Je voudrais que les douleurs dans mon cou, dans mon crâne, s’interrompent au moins le temps de ces pleurs. Mais non. Rien ne me distrait de cette poigne. Pas même le premier papa de ma fille.

Je vais doubler les doses de médicaments. Tant pis s’ils m’assomment, si je n’ai pas la force de tenir jusqu’à la fin.

Puis soudain, je m’écroule, derrière la porte de la chambre de Béatrice : mon coude cogne le sol, mon avant-bras se replie sous le torse, me meurtrit les côtes. J’entends ma fille gémir. La vaisselle n’est pas faite. Les couches sales traînent dans l’évier. Je ne bouge pas. Mes larmes vont marquer le parquet neuf. Le parquet qui apporte de la fraîcheur à ma tempe gauche.

Ils sont entrés pendant la nuit. Je les ai entendus forcer la serrure, rôder dans les pièces du bas. Leurs murmures désapprobateurs. Ils ont découvert la vaisselle, l’état crasseux des sols. Ils vont monter. Leurs pas anticipés résonnent déjà dans l’escalier. Je ne bouge pas. Si seulement j’étais mort, ils ne pourraient rien me dire. Ils viendraient, ils emmèneraient Béatrice, ils me jetteraient à la fosse, comme un chien. Un chien, c’est ça, couché contre la porte de sa fille, mais pas capable de la garder.

Crever avant qu’ils montent. Je cherche à localiser ma main, elle m’obéit encore. Je la plonge à travers mon torse, j’empoigne le cœur, je le serre, je le serre jusqu’à l’étouffer, la matière est spongieuse. Je ne réussis qu’à me faire hoqueter, vomir peut-être. Mes poumons brûlent. Un liquide chaud coule de ma bouche. Si seulement c’était du sang… C’est plutôt de la bave, ou de la bile. Ils vont monter, et me trouver baveux, ou bileux, dégueulasse et pas même crevé, pas même cette pudeur-là.

J’entends leurs voix. Je les distingue toutes. Ils sont là, ceux qui me jugent, ceux qui m’ont jugé, il n’en manque aucun. J’ai mal partout. Ils s’en foutent. Je me tords. Ils attendent que je crève, c’est pour ça qu’ils ne montent pas. Ils me laissent le temps de crever, quelques secondes. Je pourrais pousser la porte, ramper pour apercevoir Béatrice une dernière fois ; mais si elle voyait mon visage ? La bave ? La bile ? Son père. La dernière image de son père. J’essaie d’avancer vers l’escalier, pour m’y renverser, me fracasser le crâne marche après marche et m’effondrer à leurs pieds, enfin mort. Oui, c’est ça. Malgré la douleur, je rampe. Je tombe. Mon front explose. Ma colonne se brise. Je vois leurs pieds. Je ne suis toujours pas mort. Je me redresse, je suis à la hauteur de leurs genoux. De leurs ceintures. J’en reconnais, des ceintures. Je sais d’où elles viennent. Ce qu’elles dénoncent. Je pleure. Je tends une main, aucun d’eux ne s’en empare. Un pied shoote dans mon ventre. Je vomis. J’entends : et Béatrice ? Mes doigts se crispent. Une chaussure m’appuie sur la tête, écrase mon nez sur le carrelage chocolat : qu’as-tu fait de Béatrice ? C’est injuste, je ne peux pas répondre, la bouche collée au sol. Qu’est-ce que je répondrais ? Souviens-toi de la salle de bain ! Je voudrais leur jurer qu’elle n’est pas tombée. Ils n’entendent pas. Ils hurlent. Derrière leurs voix, je devine celle de Béatrice. Elle gémit, elle me défend. Il n’y a qu’elle qui vient à mon secours. Je me relève, je m’arrache à leurs mains qui me ralentissent. J’en ai plein le visage, je monte les marches à quatre pattes. Je me presse, même si je sais qu’elle n’est plus là. Ils me l’ont retirée… J’aperçois sa porte ouverte. Il n’y a plus d’espoir… Plus un bruit dans la maison…

A quatre pattes, Béatrice s’amuse à faire rouler vers elle, puis loin d’elle, puis vers elle, un lapin en bois que lui a offert son parrain, sans que la répétition du jeu ne semble jamais devoir la lasser. Depuis ma chaise, j’essaie de me concentrer sur autre chose que la douleur à l’arrière de mon crâne. Ma fille est calme, ce matin. Je n’ai pas à lui courir après.

Soudain, un éclat de soleil embrase la poussière autour d’elle. Je lève les yeux vers la vitre, presque opaque à force de saleté. Il y a aussi la vaisselle, dans l’évier. A l’étage, les couches de Béatrice dans une poubelle que je n’ai pas eu la force de vider. Les cauchemars de la nuit refont surface. Je ne peux pas vivre dans cet environnement. Je ne peux pas y confiner ma fille. La maladie n’excuse pas ça. Même pour onze jours.

Je me lève pour nettoyer, commencer au moins par la vaisselle dans l’évier. Tout de suite, je comprends que je n’y arriverai pas. Il faut renoncer à l’isolement des derniers jours. Près du téléphone, j’avais laissé un numéro, avant la maladie. S’il n’y est plus, j’appellerai Nathalie, je lui dirai de venir chercher sa fille. Je resterai seul dans l’attente de l’hôpital. La poussière ne sera pas un problème.

Je ne sais pas ce que je préfère, trouver le numéro, ou ne pas le trouver.

Je le trouve. Pourrais-je parler à Angélique ? Angélique, c’est un joli prénom. C’est peut-être ce qui m’a décidé à appeler, à appeler tout de suite. Le père d’Angélique la cherche, j’entends leurs voix dans une maison que je ne connais pas. Un père, sa fille. Une maison voisine de la nôtre, dans le village que nous avions choisi. Béatrice a cessé de jouer, elle me regarde. Elle n’a plus l’habitude de m’entendre communiquer avec des adultes. Elle attend, comme moi, qu’Angélique s’approche du téléphone, me dise si elle est disponible. Quand elle est disponible.

Aujourd’hui ? Non ! Je ne contrôle pas ce non. Mais non, pas aujourd’hui. Demain, oui, à 14 heures. Non, non encore. Non, pas 14 heures. Plutôt à 11 heures. L’après-midi, je ne peux pas. A demain, donc. 11 heures.

Je raccroche. Je suis en sueur. Je ne me souvenais pas que la vie était si compliquée. Je n’ai pas indiqué à Angélique le nombre de pièces. Les tâches que j’attends d’elle. Je ne lui ai pas signalé où se trouvait la maison. Je ne lui ai pas parlé de Béatrice. Je ne lui ai pas précisé que l’embauche serait pour une très courte durée.

J’explique à ma fille qu’une jeune femme va venir, demain, nettoyer la maison. Elle s’en fout, elle a repris son jeu. Le lapin en bois s’éloigne, s’approche, s’éloigne, s’approche, ses roues frottent le carrelage chocolat. Il est absurde que la vie s’interrompe alors qu’elle pourrait être bercée infiniment par le va-et-vient d’un lapin en bois sur des dalles chocolat.

Je suis assis à la table du salon. Une feuille posée devant moi. Rien ne vient. Le temps s’écoule, mon temps compté. Compté, mais qu’en faire ? Je m’ennuie. J’ai toujours attendu demain, après-demain, les prochains voyages, les prochaines vacances, le résultat des analyses ; je ne sais plus quoi attendre.

Demain, la maison sera propre. Une intruse aura troublé la solitude de nos derniers jours. Je prends l’enveloppe, j’indique : Béatrice, 14 ans. Rien ne s’accomplit. Des lettres, sur un morceau de papier. En 2017, Béatrice aura 14 ans.

Je ne me sens pas capable d’écrire une lettre qui réponde à ce que je suppose de ses attentes. Juste les douleurs, et la paresse. L’ennui. Quand Béatrice est née, je n’ai rien ressenti. Je ne suis pas devenu son père. Quand je la regarde jouer, je me demande ce qu’elle attend de moi. Ce que je peux être capable de lui apporter.

Je la surveille, je la nourris, je l’habille : ça ne suffit pas à faire un père.

Des gens ont dit : il s’occupe bien de sa fille. Les mêmes avaient dit : il fait bien son travail, il réussit bien ses études, il a beaucoup d’amis, qu’est-ce qu’ils forment un beau couple. Je suis un imposteur. J’attendais qu’on me démasque, on ne m’a pas démasqué. Pas même Béatrice, qui me sourit comme si j’étais son père.

La peur. Tout le temps. Qu’on ne me juge pas à la hauteur. Que ma fille ne m’aime pas. La mort au moins me soulagera de ces peurs. Béatrice ne se sera aperçu de rien.

Du temps a passé. Je n’ai pas bougé de la table.

Les derniers temps, vous pourrez être sujet à des épisodes dépressifs.

La mort ne m’a pas choisi par hasard. Elle est venue mettre fin à la supercherie. Je mérite mon sort.

La voix du médecin. La blancheur de sa blouse, une tache à peine perceptible sur sa manche : les miasmes d’un autre patient, du sang séché, de la vie qui s’accroche. La dépression m’a toujours guetté. La maladie l’a juste révélée. Je passe la main sur mes yeux. Le salon, les escaliers, le sommeil de Béatrice à l’étage, tout cela est impossible à appréhender. Tout ça qui continuera sans moi. Je manquerai à ma fille.

Ce sont vos propres cellules qui s’autodétruisent.

Il m’a jugé. Mes propres cellules. Je suis celui qui abandonne sa fille.

Certains patients résistent bien au-delà de l’envisageable, c’est peut-être lié à l’énergie vitale, la médecine ne peut pas tout. Dans mon cas, il n’y croyait pas. Il n’envisageait pas d’issue. Il dodelinait la tête et me fixait. Il traversait mon corps, ce corps qui consentait à sa propre destruction, qui l’avait appelée. Qui n’avait pas d’énergie vitale, ça sautait aux yeux, à ses yeux de praticien sûr de lui.

Je ne lutte pas. Je prépare mon retrait. J’écris des lettres à ma fille. Je hante les pièces de la maison que j’ai faite construire pour un avenir auquel je n’ai pas suffisamment cru. Pas d’énergie vitale. Dans neuf jours, l’hôpital. Une hâte. Je m’allongerai, on m’apportera des soins. On me lavera. Les contraintes auront cessé, l’obligation de se tenir debout, de rédiger des lettres, de jouer à celui que je ne suis pas.

Puis je me fais violence. Quelques mots. Après le premier, d’autres viendront. Ce sera mécanique, et imparfait. Des gens m’ont apprécié. J’implore ma fille de faire preuve du même aveuglement, ou de la même tolérance.

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…. Dans la lettre des 14 ans, le père revient sur ses enthousiasmes d’adolescence, sur ses rêves de devenir un champion de tennis. Il confesse à sa fille qu’à la fin de sa vie il a souffert d’une forme de dépression.

Ce texte participe d’un atelier d’écriture en ligne

/ proposé par Arnaud Friedmann.

/ vous pouvez connaître la règle du jeu ici.

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