18 lettres à ma fille / chapitre 9
Ce texte participe d’un atelier d’écriture en ligne
/ proposé par Arnaud Friedmann.
/ vous pouvez connaître la règle du jeu ici, si vous souhaitez participer et rédiger la lettre des quinze ans, en adressant votre texte avant dimanche 20 décembre à 19h.
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Une frénésie de phrases. Une fureur. L’impatience, comme aux jours inspirés. Plus de douleurs, plus de dépression. J’ai revécu en les écrivant pour Béatrice mes enthousiasmes, mes rêves, mes ambitions. Je ne m’étais dévoilé à personne de la sorte, moi qui n’ai cessé de parler de moi à tout le monde. J’ai l’impression d’avoir réussi ça, dans la lettre des quatorze ans : me livrer. J’ai hésité à la déchirer. Déchirer la lettre où j’ai aussi écrit que tant que j’avais osé, la vie m’avait souri.
Elle va comprendre, Béatrice, qu’un jour je n’ai plus osé. Que sa naissance n’a pas suffi. Sa naissance à contribué à précipiter le désordre de mes cellules, la peur de ne pas savoir être père.
Je n’ai pas déchiré la lettre. Je suis heureux. Heureux des échos des bonheurs de ma jeunesse. La lettre m’a permis de revivre mes passions. Béatrice en est la dépositaire.
L’énergie afflue. Je suis capable de faire la vaisselle. Je vais annuler la venue d’Angélique. Je peux me débrouiller seul.
Après avoir lavé et essuyé deux biberons, je me rends compte que l’enthousiasme ne suffira pas.
Je m’installe dans un fauteuil. J’attends le réveil de Béatrice. Un vague sourire. A 33 ans, si près de crever, ce ne serait pas raisonnable. Et pourtant, les images s’emballent. Des courts en terre battue. Les cris des spectateurs. L’air de juin 1990. J’ai 17 ans. Je dispute ma première finale à Roland-Garros. Tout l’avenir devant moi.
Pourvu que Béatrice dorme jusqu’à la fin du match.
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A 11 heures, Angélique sonne. Toute la nuit, j’ai été perturbé par sa venue. Je n’aurais pas dû proposer à une inconnue de partager mon intimité avec ma fille. Toute la nuit, l’écho des ragots qui se propageront dans le village m’a hanté. Je ne voulais plus de bruits.
Je me dirige vers la porte, et il y a tout à coup cette attente qui remonte, de la vie qui jaillit. Un corps est là, derrière la vitre. J’aperçois sa silhouette. Je ne suis pas encore mort, puisque je fais jouer la clef dans la serrure, puisque j’abaisse la poignée, puisque je prononce des paroles de politesse. Je remarque aussi son genre, le genre de cette fille qui n’a pas dix-huit ans, une veste noire, des cheveux mal peignés. Une gamine débraillée. Son genre qui n’est pas mon genre.
Il suffit de si peu ?
Je lui tends la main. Je me penche parce que j’ai mal au dos, elle se méprend, nous nous embrassons. Que voit-elle de moi ? Un adulte en sursis ? Un mourant ? L’état de mon visage ne peut pas lui échapper.
Est-ce qu’elle ne prête pas attention à l’état de mon visage ? Trente-trois ans, un vieux, pour elle.
- C’est grand.
Immédiatement, je cherche à savoir ce qu’elle sous-entend. Trop grand pour un homme si jeune ? A qui va revenir tout ça après ma mort ? Pourquoi la mère de Béatrice n’est-elle pas avec nous ?
- Cent cinquante mètre carrés.
Immédiatement, je mens. J’atténue les reproches qu’elle sous-entend sur mon train de vie, en retranchant 20 mètres carrés à ma maison.
- En fait, cent soixante-dix mètres carrés. C’est un héritage.
Elle s’en fout. Elle dit que c’est joli. J’explique les modifications que j’ai apportées au projet de l’architecte.
- Vous avez bien fait.
Elle pose sa veste sur le dossier d’une chaise :
- Effectivement, ça a besoin d’un bon nettoyage.
Elle m’explique qu’elle est très méticuleuse, qu’elle travaille déjà pour trois personnes dans le village. Toutes sont très satisfaites. Elle doit payer son permis de conduire. Je l’écoute, je n’enregistre rien. A quoi me sert cette conversation ? Elle aperçoit Béatrice dans la cuisine. Elle la trouve adorable. Elle affirme qu’elle me ressemble, elle utilise une phrase toute faite, dont je ne retiens que portait-craché. Je hausse les épaules.
- Ce sera mieux pour toi ma mignonne quand tout sera bien propre. Hein ?
Elle lui caresse le menton.
- Pour tout bien faire correctement, j’en ai pour quatre heures. Cinq peut-être. Uniquement pour le bas. Je fais les choses à fond, vous savez. Et pour la suite, vous voulez que je vienne toutes les semaines ?
Je ne sais pas quoi répondre. Je n’ose pas dire non. Je ne peux pas dire oui. Je ne réponds rien.
- Evidemment, si ce que j’ai fait aujourd’hui vous convient.
Je l’ai vexée. Elle pense que je me méfie d’elle.
- Ce n’est pas ça. Mais dans dix jours… dans dix jours, je rentre à l’hôpital. Pour une intervention assez grave. Je ne sais pas si…
Je ne finis pas ma phrase, ma gorge s’est nouée. Je panique à l’idée de pleurer devant elle. Je tourne violemment la tête. J’aperçois sa veste sur la chaise, l’odieuse normalité de cette veste sur cette chaise et c’est fini, je chiale.
*
Elle s’est avancée vers moi. Elle m’a pris dans ses bras, elle m’a demandé pardon. J’ai reniflé, j’ai dû griffer son dos de mes mains. Je me suis détaché d’elle avec un peu de violence. Depuis la cuisine, Béatrice me fixait avec des yeux stupéfaits. Elle a ouvert les bras, elle a souri, gargouillé deux syllabes qui ressemblaient à papa.
Je suis allée vers elle. Je l’ai soulevée de sa chaise, embrassée, câlinée. Elle a ri. Je l’ai posée par terre, elle s’est mise à courir en poussant des petits hurlements. J’ai fait mine de la poursuivre. Ça m’a essoufflé.
Je me suis arrêté devant Angélique. Elle m’a regardé, elle a fondu en larmes à son tour. Je l’ai trouvée un peu ridicule, mais je l’ai consolée. Ça m’a fait du bien que nos rôles redeviennent ce qu’ils n’auraient pas dû cesser d’être.
Elle s’est détachée de moi, a reculé de deux pas, s’est frotté les yeux. Elle s’est tenue comme ça, debout, quelques secondes. Je la dépassais en taille d’au moins 20 centimètres. Béatrice s’est arrêtée de courir pour nous regarder. Ça a été étrange, comme confrontation. Je n’ai pas pu m’empêcher de baisser les yeux vers les seins de la fille, elle s’en est rendu compte. Des seins énormes, que j’avais sentis contre mon ventre quand elle m’avait pris dans ses bras.
- Je vais aller chercher des produits chez moi, c’est à deux pas. Je reviens, je commence tout de suite.
Avant de passer la porte, elle a dit.
- Promis, j’essaierai de ne plus pleurer.
Elle m’a souri avec un peu de tristesse, pour me montrer qu’elle essaierait de m’aider, vraiment, pour le ménage ou pour le reste. Il y avait dans son expression de l’obstination. Sûr qu’elle, elle aurait lutté. Elle aurait trouvé l’énergie vitale pour survivre, si un homme en blouse lui avait annoncé sa mort prochaine.
Elle est partie, sa démarche en décalage avec son âge, sa silhouette, les vêtements qu’elle portait. Après quelques mètres, elle s’est retournée, elle a ajouté à tout de suite. Elle m’a fait un signe de la main, puis elle s’est éloignée.
Maintenant, je l’attends.
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Ce texte participe d’un atelier d’écriture en ligne
/ proposé par Arnaud Friedmann.
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