SUPPLEMENT : Equilibre thermodynamique (extrait du roman Les Travaillants) / Grégoire Courtois

2009 décembre 15
Par Droit de Cités

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Aussi étonnant que cela puisse paraître, aucune guilde ne tenta donc d’approcher Hick à la pause de 17h45.

Nombreuses étaient celles qui pourtant possédaient, posés sur leurs écrans, plans, tactiques et prospectives supposés infaillibles. Des heures durant, les puissants logiciels de simulation avaient bruyamment ronflé au creux des box clos, évaluant avec précisions hypothèses éventuelles et conjonctions possibles, pour finalement cracher, des entrailles de la science pure, sens et méthode prêts à l’emploi. Les travaillants, fébriles, avaient accueilli ces lignes de résultats tels des pèlerins volontaires, en extase devant ces prophéties hyper-rationalistes, interminables rangées de probabilités, chacune calculée en fonction de milliers de facteurs incertains.

Des éventuelles oppositions armées jusqu’aux replis de la moquette, chaque variable prévisible avait été intégrée à l’algorithme d’attaque, bouquet de courbes entremêlées et dont l’aboutissement ultime – noté « objectif » dans le programme de probabilités – consistait pour certains à l’enrôlement du jeune remplaçant, et pour d’autres tout simplement, à son exécution.

Compositions chaotiques, canevas tissulaires de matière mathématique en langage de métal, ces évaluations à la peau rêche comme la pierre avaient enroulées, serpents, leur longue queue de chiffres après la virgule sur les bureaux des assaillants probables et de fait, impuissants.

if

(rangées infinies d’éventualités, A1, A2,…, Ax)

then

{rangées finies d’instructions, C1, C2,…,Cx-1}

Car tombait avec l’arrivée de Hick sur la foule agglutinée des immaculées prévisions un crachat noir qui maintenant dégoulinait et tachait en grinçant la perfection de tous les avenirs possibles.

Aucun ordinateur, ni aucun logiciel logé à l’intérieur, n’avait pu prévoir en effet que ce jour serait celui où de la porte des Hairaches ne sortirait pas un remplaçant, mais Hick, cette créature énigmatique cachant au fond de son cerveau particulier une étonnante, indéfinissable et opaque matière qu’aucun de nous jusque là n’avait jamais pu observer. De la folie, de l’idiotie poussée jusqu’à son plus profond paroxysme, ou pire encore : une dangereuse capacité à comprendre plus vite que nous tous les enjeux du bureau, ses dangers et ses secrets.

Personne ne pouvait être certain de la confirmation de l’une ou l’autre de ces hypothèses, les machines non plus, et c’est pour cette raison que le programme de prévision des actions à venir était resté bloqué, en boucle, dans tous les box, sur le même insoluble problème.

if ( Ax == Hick)

{

{

if (Hick == fou)

then instruction Cx

}

{

if (Hick == idiot)

then instruction Cy

}

{

if (Hick == génie)

then instruction Cz

}

}

Et logiquement, ça n’était aucune de ces raisons particulières qui avaient fait reculer les combattants – nous y compris – mais justement l’incapacité totale de pouvoir choisir entre les trois, quand l’heure sonna enfin et que le moment arriva de mettre à exécution les stratégies savamment étudiées qui devaient chacune mener à la prise de possession du box de Piotr.

« Il faut faire quelque chose » lisait-on sur le réseau fermé de la guilde, sans que personne ne prête vraiment attention, ni à l’expéditeur, ni à la pertinence du propos.

Et ainsi, contre toute attente, rien ne bougea à 17h45, si ce n’est Hick lui-même, braillant à qui voulait l’entendre qu’il était heureux de rejoindre cette si belle et si fière famille des travaillants, et qu’il serait par ailleurs ravi de partager un café avec un nouvel ami à côté de la nano-cantine, ou peu importait quelle autre provocation insensée.

Rien ne bougea non plus à 21 heures, et quand arriva la trêve nocturne de 00h15, et qu’une partie des travaillants cessa de travailler alors que d’autres continuèrent de surveiller le bon fonctionnement des machines infaillibles à la faveur d’une heure de bonus qui leur rapporterait quelques écus supplémentaires, rien ne bougea non plus.

Hick avait passé sa première nuit, s’en était sorti indemne, protégé qu’il avait été par un champ de force puissant, bouclier d’incertitude qui avait tenu à l’écart toutes les guildes du bureau.

Cette nuit là, nous n’avions pas dormi. Nous n’avions pas parlé. Nous avions à peine pensé, imitant nos machines qui elles aussi étaient fatiguées de laisser tourner une équation sans autre solution que sa qualité insoluble.

Nous avions observé, dans la pénombre, les barres de métal gris qui tenaient nos box debout et avions songé aux forces physiques en action pour préserver cette immobilité.

Nous étions des box de métal. Des objets stables coincés entre l’attraction douce de la Terre qui nous portait et la résistance des matériaux qui nous constituaient. Avec une attraction plus forte, ou une résistance plus faible, nous nous étions imaginés pulvérisés, ou bien éjectés vers le ciel gris.

Mais, souriants, nous nous étions rêvés en équilibristes physiques, éléments assemblés d’un système fixe au milieu duquel toutes les constantes s’annulaient, et nous étions au fond sentis rassurés de ne pas bouger. De ne pas nous écraser sur le sol. Ni foncer tout droit vers les cieux.

Toute la nuit, nous nous étions tenus assis. Et aucun de nos mouvements n’avait perturbé l’intégrité du système, rendant ainsi hommage aux lois physiques et thermodynamiques apprises dans les nurseries, lesquelles nous aidaient à accepter le fait que nous étions tristement impuissants face à la nouvelle donnée qui venait de verrouiller notre équation d’attaque.

Le cas de Hick, en effet, posait ce même problème, un problème thermodynamique simple, et c’est pour cette raison que les machines n’y avaient trouvé aucune solution. Car les lois régissant notre monde stable l’interdisait. Et qu’une intervention menant à la prise de possession du box de Piotr faisait courir le risque d’une déstabilisation du système global. Aucune machine, ni aucun travaillant, ne pouvait se résoudre à flirter avec cette éventualité, puisque malgré nos luttes et nos gesticulations guerrières, il nous était insupportable d’imaginer que le bureau puisse disparaître, l’ordre s’évanouir ou le travail ne pas être fait.

D’un point de vue physique, nous vivions dans un espace clos. Nous étions un système fermé.  Et toutes les lois précisaient que ces systèmes particuliers étaient fragiles. Sans échange d’énergie avec l’environnement extérieur, ou avec un autre système, une perturbation, même minime risquait de provoquer la désorganisation complète du système, sans espoir de stabilisation, et s’ouvrait alors la possibilité pour que tout le monde connu plonge alors dans une boucle de chaos sans fin.

C’était pour éviter ce chaos perpétuel que les machines s’étaient tues.

Et nous aussi.

Le matin était donc arrivé, les chauffe-eau avaient ronflé, et les écrans affiché les traditionnelles informations personnalisées.

Le point sur notre humeur… Des instructions sur Hick… Et une chanson…

Une journée de travail pouvait commencer, sans que personne dans le bureau n’ait pu prendre la moindre décision concernant la manière de traiter le phénomène « Hick ».

Le temps présent, identique à lui-même, nous possède à nouveau.

Et à 8h50, alors que le travail progresse et que les travaillants peinent à oublier qu’ils sont encore plus pathétiques que la veille, un message s’affiche sur le canal privé de la guilde :

[chan#9926]Ne rien faire est une erreur.

Personne ne répond, et quelques secondes passent.

Approuver ce propos est illégal.

Prétendre que « autre chose » peut être « mieux » n’enfreint certes aucune loi en soi, mais toutes les actions qui peuvent être élaborées sur cette base sont, pour leur part, illégales.

Alors nous attendons que l’expéditeur du message précise sa pensée. Ce qu’il fait.

[chan#9926]Les machines, et nous, essayons de préserver l’intégrité du système.

[chan#9926]Nous pensons qu’agir remettra en cause l’ordre et la stabilité.

[chan#9926]Mais nous avons posé une mauvaise question aux machines, car nous avons supposé que même après l’arrivée de Hick, le système était stable.

Certains d’entre nous froncent les sourcils et s’approchent de leur écran.

Nous commençons à comprendre.

[chan#9926]Mais il ne l’est plus.

[chan#9926]L’élément perturbateur du système, c’est Hick lui-même, et toute action menée pour canaliser son énergie tendra vers le retour à la stabilité.

[chan#9926]Ne rien faire est une erreur, car ne rien faire ne préserve rien.

[chan#9926]Ne rien faire laisse le système se dégrader et plonger dans le chaos perpétuel.

[chan#9926]C’est ne pas agir qui est désormais dangereux.

La démonstration est évidente pour chacun d’entre nous. Bien sûr, il nous est difficile d’accepter que la nurserie elle-même puisse injecter dans le bureau un élément perturbateur, mais d’un autre côté, les actualités matinales indiquaient clairement que tous les travaillants devaient épauler l’entreprise dans la remise sur les rails du pas si jeune Hick.

[chan#9926]Hick est un problème. Et un danger.

[chan#9926]L’entreprise le sait, et veut que nous agissions.

[chan#9926]L’entreprise compte sur nous.

Les informations générales de l’étage 122 étaient bien contradictoires en effet, et cela ne ressemblait pas à l’entreprise de semer le trouble de cette manière. D’un côté, on nous interdisait de fréquenter Hick, et de l’autre, on nous sommait de le guider sur la bonne voie du travail.

Puisque l’entreprise ne pouvait pas se tromper, il n’y avait qu’une seule explication à cette apparente incertitude. Il s’agissait en fait d’un ordre voilé.

En demandant ouvertement aux travaillants, c’est-à-dire aux guildes, de prendre en charge le destin de Hick, l’entreprise savait qu’elle officialisait une guerre qui déjà menaçait d’éclater. Et l’entreprise ne favorisait ni n’autorisait aucune guerre, ni aucun combat au sein du bureau, jamais. Tout au plus, elle tolérait ce qui s’y passait, et considérait ces pertes comme des mouvements nécessaires à l’équilibre du système. Mais reconnaître officiellement que les travaillants avaient le droit d’attaquer d’autres travaillants revenait à modifier la structure même de notre organisation qui ne connaissait qu’une seule loi : le travail. Les pauses, telles que nous les vivions, n’avaient comme seul but que celui de permettre à nos organismes de se reposer afin de mieux travailler ensuite. En aucun cas, il n’était autorisé officiellement de faire autre chose que se reposer ou se nourrir pendant ces moments morts de la journée. Les informations matinales, nous le comprenions mieux désormais, avaient donc pour but de nous faire agir, tout en conservant active la traditionnelle interdiction d’agir. Et si tel était le cas, une seule terrible conclusion s’imposait : Hick était bel et bien une menace pour le système thermodynamique du bureau.

Et par conséquent, pour notre travail.

(extrait du roman de Grégoire Courtois, Les Travaillants)

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