Subjective objectivité : l’effacement énonciatif dans le discours journalistique / Marie Chagnoux

2009 décembre 15
Par Droit de Cités

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Résumé : la presse grand public tente souvent d’éviter d’entrer en conflit avec les différentes sensibilités politiques, culturelles ou communautaristes de son lectorat. La neutralité – apolitique, respectueuse de toutes les religions, de toutes les idéologies et de toutes les convictions – apparaît alors comme le gage d’une honnêteté intellectuelle avec laquelle délivrer impartialement une information présentée comme objective. Le discours médiatique se prévaut alors de toute controverse et dépolitise les sujets sensibles en invoquant des autorités, experts ou témoins des faits rapportés : plus les points de vue seront nombreux et hétérogènes et plus le contrat journalistique semblera respecté. Nous illustrerons dans cet article différents procédés linguistiques qui permettent au journaliste de s’effacer pour se tenir en retrait des faits rapportés. Ces procédés peuvent être repérés formellement et modélisés afin de faire émerger une structure discursive révélatrice du degré d’effacement de l’auteur d’un article. Nous montrerons ensuite que cet effacement est paradoxal puisqu’en tant que grand organisateur de la parole experte, l’auteur constitue par le choix des autorités convoquées et par la représentation qu’il en fait un référentiel de valeurs éminemment subjectif.

Dans Les médias et l’information: L’impossible transparence du discours, Patrick Charaudeau décrit l’évolution de la notion de point de vue dans la presse quotidienne : alors qu’au XIX° siècle, elle était le « vecteur de la parole de l’homme politique ou de celle du citoyen tribun », au début du XX° siècle, elle a souvent été la voix des partis. Aujourd’hui, la presse joue le jeu de la parole démocratique en convoquant les multiples voix de l’espace public comme l’illustrent les extraits suivants :

1.

(a) Selon M. McHugh, Barack Obama aurait choisi d’effectuer le retrait des troupes américaines d’Irak d’ici août 2010.

(b) Nokia pourrait attaquer le marché des PC portables.

(c) Selon les services secrets de ce dernier pays, Téhéran pourrait disposer de sa première bombe atomique en 2010.

Pour diffuser ces informations sans se prononcer réellement sur leur véracité, les journalistes recourent à des tournures linguistiques qui délivreront un message informatif sans en assumer complètement la prise en charge.

Cet effacement énonciatif passe, entre autres, par le recours à la citation et la modalisation du propos. Le recours à la citation permet de convoquer des sources légitimes dont l’autorité, par projection, met à l’abri de toute accusation de parti pris. Le contenu informationnel ne sera pris en charge que par la personne dont on rapporte les propos : dans l’exemple 1.a, c’est M. McHugh, et non le journaliste, qui indique que Barack Obama aurait fait un choix et, en 1.c, ce sont les services secrets qui assument que Téhéran disposera de sa bombe atomique en 2010. La modalisation du propos caractérise la manière dont un énonciateur va évaluer la véracité ou la nécessité de ses propos : en utilisant par exemple un conditionnel comme dans l’exemple 1.b, le journaliste n’endosse pas la complète responsabilité de l’information. Identifier et analyser les marques formelles de rupture énonciative ou modale permet de repérer les textes journalistiques qui se distancient de leur sujet.

1. La mise à distance de l’information

Comme le note (Darde 1998), dans la plupart des cas, le journaliste n’a accès aux faits « qu’à travers des discours intermédiaire qui prétendent eux-mêmes à la représentation de ces événements ». Entre l’événement réel et sa narration dans l’article, d’autres discours ont pu intervenir : récits de témoins directs, déclarations institutionnelles, dépêches d’agence de presse, autres articles de presse, etc. Il est donc normal que subsistent, à des degrés divers, des indices de ces autres discours auxquels le journaliste se réfère. En revanche, la prise en charge énonciative [1] prendra des formes variées selon son attitude à l’égard d’un énoncé vis à vis duquel il voudra plus ou moins se distancer.

1.1 Gradualité de la prise en charge énonciative

(Adam 2005) propose une typologie des catégories linguistiques qui révèlent cette attitude : les différentes sortes de discours rapportés, les indications de cadres médiatifs, les modalités, etc [2]. La manière dont ces catégories s’appliquent au discours permet de proposer une gradualité dans la distance que l’énonciateur instaure entre lui et son propos. Les exemples 2 illustrent cette gradualité.

2.

(a) Le président a un plan B.

(b) Le président aurait un plan B.

(c) Le président aurait un plan B si la situation l’exigeait.

(d) Le président dit qu’il a un plan B.

(e) Selon un membre républicain, le président a un plan B.

(f) Selon un membre républicain, le président dit qu’il aurait un plan B.

En 2.a, l’énonciateur assume pleinement son énoncé. En 2.b, le changement de mode permet d’introduire une distance dans la prise en charge, cette distance est amplifiée si elle est complétée par une subordonnée conditionnelle comme dans 2.c. On parlera alors de modalisation de l’énoncé. En attribuant les propos à une instance, comme dans 2.d ou 2.e, l’énonciateur se démarque très clairement des propos rapportés. L’exemple 2.f montre comment les catégories, discours rapporté, modalisation, médiation, peuvent interagir entre elles pour introduire une distance forte entre l’énonciateur et son énoncé.

1.2 Marqueurs linguistiques et référentiels

Chacune de ces catégories est repérable par la présence de marqueurs formels de nature typographique (présence de deux points suivis de guillemets par exemple), strictement grammaticale (temps verbaux, groupes adverbiaux) ou lexico-syntaxique (structures introduites par « selon » ou des verbes introducteurs comme « déclarer » ou « affirmer »).

Il est ainsi possible de formaliser et d’automatiser la reconnaissance des segments qui ne sont pas entièrement assumés par le journaliste. Deux types de référentiels [3] doivent être alors distingués :

- un référentiel énonciatif global (noté REG) qui est le référentiel du journaliste et à l’intérieur duquel le contenu est pleinement assumé,

- des référentiels locaux convoqués à différents moments du texte et dont la portée sera variable. On distinguera les référentiels énonciatifs locaux (noté REL) à l’intérieur desquels le contenu est directement assumé par un énonciateur tiers et les référentiels possibles, notés RP, qui sont les référentiels à l’intérieur desquels le contenu est soit éventuel, (noté RPE), soit contrefactuel (noté RPC).

Considérons les extraits suivants :

3.

(a) Le gouvernement sud-africain a lancé mercredi des consultations avec des scientifiques sur son projet de lever l’interdiction de l’abattage des éléphants, qui suscite un débat passionné. Le ministre de l’Environnement et du Tourisme, Marthinus van Schalkwyk, s’est réuni au Cap (sud-ouest) avec dix experts sud-africains et zimbabwéens. « Le ministre a déclaré que sa décision définitive serait basée sur les considérations scientifiques, éthiques et sociales disponibles, sur la culture indigène, ainsi que l’impact sur l’environnement et le tourisme« , a précisé son porte-parole, JP Louw. [4]

(b) Le président Obama, qui doit annoncer vendredi ses intentions sur le sujet, « m’a assuré qu’il reconsidérerait son plan si la situation sur le terrain se détériore et que la violence augmente« , a affirmé M. McHugh dans un communiqué. [5]

L’extrait 3.a articule un référentiel énonciatif global REG, celui de l’auteur, en noir et deux référentiels énonciatifs locaux REL, celui de Marthinus van Schalkwyk, en rouge, et celui de son porte parole, en bleu. La rupture énonciative est marquée dans le texte par les structures « déclarer que » et « préciser » précédé de guillemets. En outre, l’utilisation du conditionnel « serait » au lieu d’un futur introduit un référentiel énonciatif possible : il est possible mais non certain que la décision du ministre se basera sur des considérations.

L’extrait 3.b articule un référentiel énonciatif global REG, celui de l’auteur, en noir et deux référentiels énonciatifs locaux REL, celui de McHugh, en rouge, et celui d’Obama, en bleu. La rupture énonciative est marquée dans le texte par les structures « assurer que » et « affirmer » précédé de guillemets. En outre, l’introduction de la conjonction « si» associé au conditionnel « reconsidérerait » et aux présents « détériore » et « augmente » introduit un référentiel énonciatif possible.

2. Représenter la prise en charge énonciative

2.1 Emergence de la structure discursive

Un texte peut donc être considéré comme une suite de segments, les propositions, organisés au sein de référentiels distincts. Cette organisation structurelle peut être représentée par un arbre au sens mathématique. Il s’agit d’un arbre enraciné dont la racine (r) correspond au référentiel énonciatif global, dont chaque nœud possède une étiquette d’identification qui indique le type de référentiel qu’il dénote et une étiquette de contenu qui indique l’ensemble des propositions qui se rattachent à ce référentiel. Nous illustrons ici la construction d’un arbre à partir de l’exemple 3.b. Les étapes suivies correspondent à celles du traitement informatique qui permet de repérer automatiquement des référentiels à l’œuvre dans les textes. L’exemple 4 montre le texte segmenté en propositions, l’objectif est de situer ces propositions dans l’arborescence de la structure discursive.

4.

P1 : Le président Obama, qui doit annoncer vendredi ses intentions sur le sujet,

P2 : « m’a assuré qu’

P3 : il reconsidérerait son plan

P4 : si la situation sur le terrain se détériore

P5 : et que la violence augmente »,

P6 : a affirmé M. McHugh dans un communiqué.

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2.2 Exploitation de la structure discursive

Les arbres discursifs ainsi construits permettent d’accéder directement à l’organisation référentielle des textes et rendent compte de la gradualité de la prise en charge énonciative. Ils peuvent être exploités (i) au niveau global, celui du texte, pour établir des typologies ; (ii) au niveau local, celui de la proposition, pour en évaluer la crédibilité : plus une proposition va se situer à un niveau profond de l’arbre et moins elle sera assumée par l’auteur.

Au niveau global, exploiter la structure discursive va permettre de qualifier le texte. La figure 1 illustre l’article complet dont est extrait l’exemple 3.b. Ainsi, par exemple, sans lire le contenu informatif de l’article, il est possible de déduire que le texte articule de nombreuses citations, parfois incluses dans d’autres citations comme le montrent les branches 2 et 4. Seules 11 propositions, soit 34% du texte, sont pleinement assumées par l’énonciateur : toutes les autres propositions sont soit modalisées (nœuds 5 et 7), soit situées sur le référentiel énonciatif d’une autre autorité énonciative.

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Figure 1 : Structure discursive du texte 2

L’intérêt que présente la visualisation discursive apparaît dans la comparaison des textes. La figure 2 compare ainsi les représentations associées à quatre articles [7] : elle fait immédiatement émerger d’une part deux articles à la structure complexe, a et c, et deux articles à la structure simple, b et d. Dans les faits, a et c sont deux articles qui portent sur des sujets polémiques, l’abattage de éléphants et le conflit entre l’état israélien et le Hezbollah, alors que b et d sont deux articles définitoires, donc consensuels, tirés de Wikipedia [8]. Les deux articles a et c présentent la controverse en faisant se croiser différents points de vue : les faits ne sont pas présentés par le journaliste lui-même mais mis sous l’autorité d’experts.

Cliché 2010 06 13 20 32 03 Subjective objectivité : l’effacement énonciatif dans le discours journalistique / Marie Chagnoux

a) texte 3………………………………………………………………………b) texte 6

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c) texte 1  [9] ……………………………………………………………..d) texte 5

Figure 2 : Comparaison de quatre articles

Il est possible de qualifier quantitativement la structure en prenant en compte les propriétés des arbres textuels:

…. - une hauteur h qui correspond à la plus grande profondeur d’une feuille de l’arbre,
…. - une taille t qui correspond aux nombres de noeuds en comptant les feuilles,
…. - une longueur de cheminement l qui correspond à la somme des profondeurs de chacune
…. - des feuilles,
…. - p le nombre de propositions du texte.

Les quatre articles de la figure 2 peuvent ainsi être résumés par le tableau suivant.

Cliché 2010 06 13 20 32 571 Subjective objectivité : l’effacement énonciatif dans le discours journalistique / Marie Chagnoux

Au niveau local, il est possible de mesurer le degré de confiance d’une information en fonction de sa position dans l’arbre. Tout processus de mise à distance provoque un recul de 1 dans la profondeur du graphe. On définit donc la profondeur d’un nœud comme la distance entre la racine et le nœud, c’est à dire le nombre d’arêtes qui les séparent. Ainsi dans l’analyse détaillée de l’exemple 4 les trois propositions P4, P5 et P6 ont une profondeur de 3 : l’information est possible, dans le référentiel d’Obama, lui-même situé dans le référentiel de McHugh.

3. Le paradoxal effacement journalistique

3.1 Effacement énonciatif ou surénonciation ?

Le modèle de représentation que nous avons proposé permet d’illustrer les variations de prise en charge dans des textes. Plus un article présente une structure complexe et plus le journaliste créée de la distance avec ses propos et se réfugie dans une énonciation fuyante qui laisse la parole à d’autres autorités. (Rabatel, 2006) proposait la notion de sousénonciateur pour désigner cet énonciateur dominé par rapport à celle de surénonciateur qui désigne un énonciateur qui saturerait son propos de sa présence. La posture médiatique consiste à positionner le journaliste comme sousénonciateur dans la mesure où il laisse la parole à des énonciateurs seconds présentés comme experts.

Les buts de cet effacement sont pluriels. Tout d’abord, il augmente l’apparente objectivité de l’article. La fuite énonciative du journaliste contraste avec l’accumulation des paroles expertes : le journaliste semble parfaitement respecter son rôle de réceptacle des bruissements du monde. Plus les points de vue des experts mis face à face seront nombreux et hétérogènes et plus l’impression d’objectivité sera forte.

Ensuite, le degré de vérité de l’information est renforcé : le propos est digne de confiance parce que porté par une autorité le plus souvent digne de confiance et la présence d’une typographie claire (guillemets ou mise en italique par exemple) conforte l’exactitude des citations en mettant à l’abri des accusations de malhonnêteté informationnelle.

Enfin, dans les textes portant sur des sujets polémiques, la juxtaposition de contenus contradictoires permet de traiter l’information en échappant à toute critique de parti pris. Dans (Chagnoux 2009), nous avons ainsi montré comment la presse occidentale avait pu traiter le conflit israélo-libanais sans se prononcer véritablement sur le fait d’actualité, la capture de soldats, qui l’avait provoqué. Le collage d’opinions d’autorités convoquées évite toute analyse argumentée .

Pourtant, en réalité, le journaliste a un réel statut de surénonciateur et ce, à plusieurs titres. Premièrement en tant que distributeur de la parole, il choisit et nomme les autorités. Comme le souligne (Charaudeau 2005), présenter ses sources implique un mode de dénomination qui peut traduire une certaine posture de déférence ou de familiarité. Privilégier « Sarkozy », « Nicolas Sarkozy », « le président de la République », « monsieur Nicolas Sarkozy » n’est pas anodin. Cet argument est celui invoqué par Pierre Bourdieu dans une critique parue dans Le Monde Diplomatique [10] suite à sa participation à l’émission Arrêt sur Image. Il expliquait que « [l]’apparence de l’objectivité est assurée par le fait que les positions partisanes de certains participants sont déguisées (à travers le jeu avec les titres ou la mise en avant de fonctions d’expertise : par exemple, M. Alain Peyrefitte est présenté comme « écrivain » et non comme « sénateur RPR » et « président du comité éditorial du Figaro », M. Guy Sorman comme « économiste » et non comme « conseiller de M. Juppé ».) »

Deuxièmement, la mise en mise en perspective et en représentation du contenu en modifie la portée argumentative ou la valeur de vérité. Tout d’abord, la citation est souvent tronquée sous forme d’îlots textuels. Ensuite, les marqueurs intégratifs du discours peuvent potentiellement jeter la suspicion sur la véracité des faits présentés dans la citation ou discréditer leur auteur. La sémantique des verbes introductifs est à cet égard particulièrement révélatrice. Ainsi dans l’exemple 6, la tournure « persiste à contester », qui fait écho à celle de « persiste à nier » présente un peu plus haut dans le texte, indique explicitement un jugement de valeur du journaliste, jugement qui sera également amplifié par « allant jusqu’à citer ».

Dans une récente interview au Figaro Magazine, l’ancien ministre de l’Education Nationale, Claude Allègre persiste à contester le réchauffement climatique et s’en prend directement aux écologistes : « L’écologie des Verts, c’est la philosophie du déclin », allant jusqu’à citer Jean-Marie Le Pen, qui selon lui « dit la vérité : les écolos, c’est comme les pastèques, vert à l’extérieur, et bien rouge à l’intérieur ». [11]

Le jugement de valeur négatif est également souligné par l’insistance de la mise à distance du propos avec « selon lui ». Ainsi, même le discours rapporté permet de déterminer les intentions communicatives du journaliste.

Troisièmement, si l’analyse des textes montre que le discours journalistique recourt le plus souvent au discours rapporté pour convoquer une parole qui fait autorité (parole d’expert, de technicien ou de témoin direct), la citation est une construction qui n’a pour valeur que celle que le lectorat accordera au média. (Bondol 2007) montre ainsi que l’hypothèse d’une restitution fidèle des paroles effectivement énoncées est peu vérifiée dans la plupart des discours et particulièrement dans le discours journalistique.

3.2 L’information est langage

Il est certes paradoxal de refuser à la citation ses valeurs originales : la parole de l’expert, au lieu d’être garante d’authenticité n’est finalement qu’une rumeur, parmi d’autres, qui pourra être niée ou contestée.

C’est suite à ce constat et à celui selon lequel plus de 50% des lecteurs doutaient de la véracité des informations rapportées par les médias, qu’une société, SpinSpotter avait proposé un outil collaboratif, Spinoculars, qui permettait d’éditer et de partager toute manifestation de parti pris dans un article en ligne. Lorsqu’il repèrait un terme ou un passage biaisé ou erroné, tout lecteur de l’article pouvait sélectionner le mot ou le passage incriminé pour le « spinPotter » en indiquant la nature de la faute repérée : opinion personnelle, sujet non défini, contexte oublié, conflit d’intérêt, etc. [12] Une icône était alors ajoutée pour signaler la correction aux autres lecteurs. Dans une approche communautaire, les annotations pouvaient être évaluées par les autres utilisateurs afin d’en évaluer la fiabilité. L’outil n’a pas connu de succès mais son projet témoigne de la fragilité du statut de l’information dans une société qui assiste paradoxalement à une inflation informationnelle.

Entre un énonciateur principal qui refuse l’engagement et une parole d’expert à qui l’on peut refuser l’expertise, le fait journalistique apparaît bien davantage comme une construction langagière que comme une réalité sociale : il n’est que le fragment de cette réalité, amputé, isolé et reflété par des mots.

***********

Représenter le discours par des graphes ainsi que nous le proposons permet d’accéder directement par la visualisation aux différents référentiels en jeu dans des textes et offre ainsi un autre regard sur l’organisation discursive. Ce modèle permet de discriminer significativement les articles selon qu’ils privilégient ou non le recours à des citations ou à des procédés de modalisation et de mesurer la distance à laquelle un journaliste situe une information. Inscrire ainsi une posture médiatique dans la linguistique discursive et computationnelle permet d’une part de proposer des éléments formels sur lesquels ancrer l’analyse et d’autre part de fournir des outils de représentation et d’analyse qui quantifient les phénomènes repérés.

En tant que représentation de la structure, ce modèle ne se propose pas d’analyser les phénomènes discursifs mais simplement de les identifier. Néanmoins, la sémantique des marqueurs formels de mise à distance énonciative traduit paradoxalement la réactivation de la prise en charge : en convoquant les opinions d’autorités, le discours médiatique établit avec son lectorat une relation de confiance qui éclipse les procédés subjectifs et insidieux de mise en scène de la parole. « Peut-être parce que le pouvoir pour s’exercer dans les sociétés occidentales, a de plus en plus besoin de l’alibi démocratique, lequel s’institue grâce à un jeu d’échange de paroles qui se masquent, se modifient, se transforment. »

Marie CHAGNOUX

LIP6 – Université Pierre et Marie Curie – marie.chagnoux@free.fr

Bibliographie

Adam, J.-M. 2005. Analyse de La linguistique textuelle – Introduction à l’analyse textuelle des discours, Paris : Armand Colin, collection « Cursus ».

Chagnoux, M. 2006. Temporalité et aspectualité dans les textes français. Modélisation sémantico-cognitive et traitement informatique. Paris : Thèse de l’Université Paris-Sorbonne.

Chagnoux, M. 2009. « Informer sans s’engager : modélisation de la dynamique énonciative dans les sujets d’actualité « . Corela , Volume 7, Numéro 1.(http://edel.univ-poitiers.fr/corela/document.php?id=2116)

Charaudeau, P. 2005, Les médias et l’information : L’impossible transparence du discours. De Boeck – Ina coll. « Médias Recherches », Bruxelles.

Desclés, J.-P. 1995. Les référentiels temporels pour le temps linguistique. Modèles linguistiques 16: 9-36.

Darde, J.-N. 1998. « Ce qui se dit, ce qui se passe », in Mimesis : Imiter, représenter, circuler, Hermès, 22.

Fauconnier, G. 1985. Mental spaces: Aspects of meaning construction in natural language. Cambridge : MIT Press.

Bondol, J.-C. 2005. « La médiation journalistique dans le discours rapporté direct: mise en évidence du point de vue subjectivisant dans le langage de la télévision », HAL-SHS, http://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00161205/fr/

Rabatel A. 2005. « Les postures énonciatives dans la co-construction dialogique des points de vue : coénonciation, surénonciation, sousénonciation », in Bres, J., Haillet, P.-P., Mellet, S., Nolke, H., Rosier, L., (éds.). Dialogisme, polyphonie : approches linguistiques, pp. 95-110. Bruxelles : Duculot.

Rabatel, A. 2006. « L’effacement de la figure de l’auteur dans la construction événementielle d’un « journal » de campagne électorale et la question de la responsabilité, en l’absence de récit primaire », Semen 22.

Rosier, L. 1999. Le discours rapporté. Histoire, théories, pratiques, Bruxelles, Paris : Duculot.

Le Querler, N. 1996. Typologie des modalités, Caen : Presses Universitaires de Caen.

Références des textes cités

[1] « Abattage des éléphants: l’Afrique du Sud consulte des experts », Dépêche AFP (18/01/2006).

[2] « Obama réexaminera le retrait d’Irak si la violence augmente, selon un parlementaire », http://www.lematin.ch/flash-info/monde/obama-reexaminera-retrait-irak-violence-augmente-parlementaire

[3] « Israël en guerre contre le Hezbollah », Libération, http://www.liberation.fr/actualite/monde/193578.FR

[4] « Duflot : Quand « Allègre ment pour exister… » », RMC, http://www.rmc.fr/edito/info/96246/duflot-quand-allegre-ment-pour-exister

[5] « Eléphant », Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Eléphant

[6] « Réfrigérateur », Wikipedia, http://fr.wikipedia.org/wiki/Réfrigérateur

Article de la figure 1 (texte2)

« Le président Barack Obama réexaminera son plan concernant le retrait des troupes américaines d’Irak si la violence augmente dans le pays, a indiqué jeudi John McHugh, un membre républicain de la commission des Services armés de la Chambre des représentants.

Le président Obama, qui doit annoncer vendredi ses intentions sur le sujet, « m’a assuré qu’il reconsidérerait son plan si la situation sur le terrain se détériore et que la violence augmente », a affirmé M. McHugh dans un communiqué.

M. Obama a pris cet engagement lors de discussions à la Maison Blanche en présence du vice-président Joe Biden, du secrétaire à la Défense Robert Gates et du chef d’état-major interarmées Michael Mullen, a dit McHugh.

Selon M. McHugh, Barack Obama aurait choisi d’effectuer le retrait des troupes américaines d’Irak d’ici « août 2010″, soit en 19 mois, trois de plus que ce qu’il avait promis pendant la campagne présidentielle.

« L’Irak fait face à des défis importants en 2009, dont les élections législatives en décembre. Nos commandants doivent disposer de la souplesse dont ils ont besoin pour pouvoir y répondre, et le président Obama m’a assuré qu’il y avait un +plan B+ », a ajouté le parlementaire.

« L’objectif du président de retirer les troupes américains d’Irak est un de ceux pour lesquels nous devons prier, que nous devons planifier et en vue duquel nous devons travailler. Mais je reste préoccupé par la fragilité de la situation concernant la sécurité en Irak, et nous devons nous employer à réduire les risques pour nos troupes et pour leur mission », a déclaré M. McHugh, ajoutant avoir soulevé ces questions lors de la rencontre de jeudi soir avec le président.

Le porte-parole de la Maison Blanche, Robert Gibbs, a indiqué jeudi que M. Obama annoncerait vendredi ses plans pour un retrait des soldats américains d’Irak. Le président américain doit prononcer un discours à la base de Marines de Camp Lejeune en Caroline du Nord (sud-est).

M. Gibbs n’a pas précisé en combien de temps M. Obama comptait rapatrier les soldats américains. Il a seulement laissé entendre que M. Obama laisserait, comme prévu, une force résiduelle pour entraîner les forces de sécurité irakiennes, combattre les extrémistes et protéger les intérêts américains. »


[1] La prise en charge énonciative des énoncés est parfois aussi désignée sous le terme de « point de vue ».

[2] Il existe une large littérature scientifique consacrée aux champs du discours rapporté et de la modalisation, on pourra consulter respectivement (Rosier 1999) et (Le Querler 1996).

[3] Nous utilisons ici le terme de « référentiel » tel qu’il est utilisé en physique. Les référentiels énonciatifs présentés ici sont issus d’une typologie proposée par (Desclés 1995) et précisée par (Chagnoux 2006).

[4] Dépêche AFP (18/01/2006). « Abattage des éléphants: l’Afrique du Sud consulte des experts », (texte 1).

[5] Dépêche AFP (27/02/2009) « Obama réexaminera le retrait d’Irak si la violence augmente, selon un parlementaire », (texte 2).

[6] (Tableau) Afin de faciliter la lecture, les référentiels énonciatifs sont en rose et les référentiels possibles en vert sur les graphes.

[7] Les références détaillées de chacun de ces textes sont mentionnés en annexes.

[8] http://fr.wikipedia.org

[9] Le nœud 6 est en bleu, il renvoie à un référentiel mental, type de référentiel que nous n’avons pas présenté dans cet article, mais qui peut être rapproché des «espaces mentaux » de (Fauconnier 1995).

[10] http://www.monde-diplomatique.fr/1996/04/BOURDIEU/2633

[11] http://www.rmc.fr/edito/info/96246/duflot-quand-allegre-ment-pour-exister/

[12] La typologie des fautes s’appuyait sur les travaux d’un comité consultatif composé de journalistes ainsi que du code d’éthique du syndicat professionnel des journalistes américains

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