18 lettres à ma fille / chapitre 12

2010 janvier 5
par Arnaud Friedmann

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Ce texte participe d’un atelier d’écriture en ligne

/ proposé par Arnaud Friedmann.

/ vous pouvez connaître la règle du jeu ici, si vous souhaitez participer et rédiger la lettre des dix-huit ans, en adressant votre texte avant dimanche 10 janvier à 19h.

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Je reviens vers elles avec un sourire mystérieux. Je viens à peine de déposer un baiser sur la joue de ma fille, une adolescente de dix-sept ans. Angélique ne me demande rien. Béatrice me tend les bras. Elle ne sait pas que je me suis enfermé dans sa chambre pour lui écrire une lettre qu’elle n’ouvrira que dans seize ans. J’essaie de deviner à quoi elle ressemblera. A quoi elles ressembleront. Comment la maturité se sera infiltrée dans les traits d’Angélique.

J’ai hésité. J’aurais pu profiter de sa présence, renoncer au devoir d’écriture que je m’impose. Après son départ, je n’aurais pas eu le courage de m’atteler à une lettre. Après son départ, je m’occupe de ma fille, je ressasse le souvenir de ma femme de ménage.

Je les ai laissées ensemble, je me suis retiré dans la chambre de Béatrice. La feuille sur mes genoux, posée sur un Atlas. Je l’ai ouvert, au hasard, tant de pays que je ne connaîtrais pas. Des voyages que je ne ferai plus. Pas le temps de m’attarder. Je devais écrire à ma fille. J’avais prévu une lettre courte, pour ne pas trop perdre d’Angélique. Je n’ai pas mesuré le temps. Quand j’ai regardé ma montre, il était presque 16 heures. Mais j’ai souri, je souriais encore en revenant vers elles. De cette lettre-là, je peux me sentir fier.

- Excusez-moi, j’ai été long. Je vous ai empêchée de partir.

- Je ne suis pas pressée. Je peux même rester encore un peu, sauf si vous souhaitez que je m’en aille.

- Je ne le souhaite pas.

Je prends sa main. Elle ne la retire pas. C’est curieux, je n’éprouve aucune honte. Aucune gêne. J’ai conscience de mon état, de mon apparence, mais je prends sa main. J’ai trente-trois ans, je suis un corps qui meurt, qui ne peut pas nier qu’il meurt, elle a dix-sept-ans : c’est un scénario qui ne m’appartient pas, le maître et la soubrette, la mort et la jeunesse, tout ce qui me fait horreur. Les bien-pensants se pincent les lèvres, les voisins du village. Pourtant je prends sa main, elle ne retire pas la sienne. Mon visage est près du sien. J’ai la certitude que je pourrais l’embrasser, elle ne refuserait pas.

Je lâche sa main. Je m’installe dans un fauteuil.

Je regarde Angélique et Béatrice. Derrière elles, l’escalier adossé au mur rouge brique. Je me souviens des discussions chez l’architecte autour du nuancier, les plans des pièces que j’étudiais jusqu’au milieu de la nuit. Je cherchais à deviner ce que serait ma vie dans des pièces rouges ou bleues, ou jaunes, une fois la maison terminée. Je ne me doutais pas qu’il me faudrait attendre Angélique pour le salon s’anime, que le rouge du mur prenne sens.

- Du coup, Béatrice n’a pas dormi, cet après-midi.

Elle ne semble pas fatiguée pour autant. Elle se précipite vers moi, cherche à escalader mes jambes. Je la serre dans mes bras.

- Je vais chauffer son biberon, il faut bien que j’occupe mes heures supplémentaires.

Elle part vers la cuisine, elle m’a fait un clin d’œil. Depuis la confirmation du diagnostic, jamais je ne me suis senti aussi peu malade.
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