GAO XINGJIAN: L’ALPHABET ULTRA UNIVERSEL D’UN HOMME LIBRE / Dario Caterina

2010 janvier 15
Par Dario CATERINA

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Photo / Dario Caterina / Musée d’Art moderne de Liège.

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L’approche poétique de la vie, profondément touchante, qui s’exprime dans les romans et les mises en scène de Gao Xingjian donne à son œuvre une valeur universelle. Dans le roman La Montagne de l’âme, c’est avec un sens aigu de l’égalité et du partage qu’il tente, au long d’un voyage poétique,d’éclaircir la relation entre l’homme et la femme. Mais c’est sa peinture qui est, à nos  yeux, le terrain d’élection de son art. Il l’aborde comme un moment privilégié où l’absence totale de littérature lui donne la possibilité d’ouvrir un champ inexploré, enfoui au plus profond de son être. Un travail de peintre qui s’inscrit alors dans le débat de l’art contemporain.

A. L’âme. Dans son roman La Montagne de l’âme [1], Gao Xingjian nous emmène dans un périple chamanique au cours duquel un personnage, condamné à mort et finalement épargné,porte une interrogation sur le propre de l’existence.  L’auteur touche à ce qui mène hommes et femmes à questionner les strates poétiques qui président à l’amour de la vie ou font incliner celle-ci vers le désespoir. Beaucoup d’artistes, d’écrivains et de cinéastes ont ému le public par la portée universelle de leur esprit créatif.

Cependant que Gao Xingjian se méfie des philosophes, même s’il est conscient de la valeur de leurs réflexions. De son point de vue — que je partage — les philosophes ont contribué à rendre les artistes modernes du vingtième siècle dépendants d‘une conception spécifique du monde, affaiblissant par là-même leur créativité. En revanche, l’œuvre de Gao Xingjian possède un pur mystère.

Sans qu’il ne contredise sa position, qui me paraît exacte, s’agissant de la situation créatrice des artistes du siècle passé, il me semble que Gao Xingjian s’exprime cependant lui-même selon une conception spécifique du monde. Mais celle-ci est libératrice et non castratrice. Elle lui permet de rejoindre une quête humaine qui, somme toute, fait partie de toutes les disciplines dans lesquelles la pensée intervient. La lutte inégale entre l’absurdité de la vie et l’espoir suscité par l’art, y fait balancer nos émotions, parfois confusément.

Le constat premier, dont tout être humain imprégné de lucidité contemporaine fait l’expérience sur la question de l’essence de l’être, pousse certains artistes à parier sur l’art. Sa pratique, et à la recherche poétique qui lui est inhérente, permet d’espérer quelque chose d’indéfinissable. Chacun  nommera ce sentiment avec ses propres mots.

M. Multidisciplinaire. L’œuvre de Gao Xingjian doit aussi beaucoup à la faculté qu’a ce dernier d’employer différents médias artistiques. Dans la peinture, il excelle dans le maniement traditionnel des encres, même s’il se défend d’être un spécialiste, car il n’ignore pas les années nécessaires à la maîtrise d’une pratique ancestrale, qu’il ne tente d’ailleurs pas d’atteindre. Son objectif est différent : il s’agit de découvrir la créativité en temps réel, enfouie dans son être le plus intime, et de tenter d’atteindre l’art… Par cette pratique, son esprit se construit, en même temps qu’il explore une part de lui-même, ignorée avant de peindre.

A. Acinéma [2]. Après le déluge [3]. Ce film fut projeté le 18 décembre 2009, lors du vernissage de l’exposition consacrée à Gao Xingjian au Musée d’Art moderne de Liège. Une œuvre d’acinéma somme toute simple et directe. C’est que l’esthétique de fin du monde, touchant les consciences actuelles, perturbées par la problématique du réchauffement climatique, fait mouche. Gao Xingjian prouve par ce film que le cinéma, ici l’acinéma, lorsqu’il est créé sans les faiblesses du cinéma commercial, est porteur d’une force insoupçonnée.

La Silhouette sinon l’ombre[4], un film réalisé en 2003, comporte une approche documentaire qui permet une synthèse des thèmes de prédilection de Gao Xingjian. Il y regroupe, par le biais du montage  (peintures, opéra, pièces de théâtre) les extraits de ses différentes créations. Il dialogue alors avec lui-même. Il relie les médias utilisés, dont le croisement confère un sens supplémentaire. La résistance du cinéma d’auteur à l’américanisation du septième art trouve ici un de ses représentants le plus complet.

C. Le corps. Dans l’œuvre théâtrale — je pense ici notamment à Au bord de la vie [5] — il donne la mesure de sa modernité. Le théâtre lui permet de participer au mouvement antinaturaliste auquel ont pris part beaucoup de créateurs, notamment Beckett et Artaud. Dans cette pièce, il a la volonté, comme eux, de produire la dramaturgie sur le moment. L’immanence de la création dramaturgique au  déroulement du jeu des acteurs permet une effusion d’émotions partagées par les spectateurs. Le mélange du théâtre européen et du théâtre traditionnel chinois, qu’il parvient à faire coexister dans une théâtralisation de l’existence, donne à voir notre vie par le biais du mime.

Nous sommes vivants, spectateurs dans la salle, découvrant des acteurs interprétant la vie sur scène : celle du comédien qui interprète un texte de théâtre. Nous sommes en réalité intégrés dans la dramaturgie qui se déroule sous nos yeux. La mise en scène est instantanée, la vie coule sur la scène, la nôtre s’écoule dans la salle comme un miroir sans reflet. Deux univers ensemble, qui parlent de nous, l’un sur scène et l’autre en nous… L’actrice principale est prise dans l’instantanéité de sa propre créativité dramaturgique. Le comédien qui l’accompagne mime la pièce, servant un  texte qui lui permet de s’incarner dans un moment de création pure.

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Photo / Dario Caterina / Musée d’Art moderne de Liège.

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Le théâtre comme une seconde vie ; voilà ce qu’il nous propose .  Un élément important de la qualité littéraire de Gao Xingjian est la parole qu’il donne aux femmes. Depuis le profond respect qu’il leur porte, il plaide sans conformisme pour une liberté du monde féminin. La compréhension qu’il a d’un devoir, auquel il consent, de tendre à la réunion des deux pôles humains, lui permet de faire parler, à travers lui, le deuxième sexe. L’érotisme de beaucoup de ses œuvres, fait  apparaître l’essentialité de l’amour. La faculté qu’il possède de nous introduire dans l’intimité d’un discours féminisant nous rapproche considérablement d’une métaphore de l’être unique, né de l’amour charnel.

Aussi la préoccupation égalitaire, moderniste, ne se trouve pas réduite à une formulation sociologique. Il s’agit davantage d’approfondir l’âme féminine que de défendre uniquement la nécessité d’établir une égalité formelle. Il n’est pas sûr que cette approche soit représentative de l’état d’avancement de la société chinoise. Constat que l’on peut étendre à l’ensemble des pays plus ou moins développés où ne règne pas, loin sans faut, un respect mutuel entre les hommes et les femmes. La peur ancestrale portée par les hommes vis-à-vis des femmes s’achèvera-t-elle bientôt? Freud et la psychologie moderne qui l’a suivi ont permis plusieurs avancées dans la compréhension des tensions entre hommes et femmes. Cela a-t-il apaisé la métaphore du dominant ? Qui domine ? L’esprit de conquête, le constructivisme scientifique des hommes ? Non bien sûr, ce n’est pas là le lien défait entre les hommes et les femmes de notre époque moderne, mais plutôt la validité de l’esprit féminin, vu comme une essence qui parcourt son corps et lui donne l’immense générosité de l’amour. L’homme retrouve les profondeurs de cette huile humaine essentielle quand son esprit s’ouvre au partage amoureux. Gao Xingjian nous fait toucher des doigts, dans son écriture, la peau de l’amour féminin. La culpabilité, l’abandon, le don de soi, la simplicité des actes charnels commis dans une découverte narrative d’évènements sensoriels subtils. Toute sa littérature nous englobe finement, et le mélange esthétique dans lequel se joint  l’interprétation, le chant et le théâtre traditionnel chinois, donne à son œuvre une atmosphère ultra-moderne, mais sans rupture avec le passé.

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Photo / Dario Caterina / Musée d’Art moderne de Liège.

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P. La peinture. Son exposition à la Galerie Bastien de Bruxelles et celle organisée au Musée des Beaux-arts de Liège regroupent des encres sur papiers et d’immenses encres sur toiles. Il est clair dans l’esprit de Gao Xingjian que la littérature n’est pas la peinture ; et que son approche de celle-ci est une recherche esthétique pure. Sa vision est somme toute dictée par une volonté de clarifier un espace créatif qu’il situe entre l’abstraction et la figuration. Champs créatifs qui, pour lui, donnent encore aujourd’hui un merveilleux terrain d’exploration esthétique. Nous avons écrit qu’il ne tente pas de réaliser des œuvres dans la tradition chinoise. Cependant, il utilise le noir, le blanc et l’encre comme matières privilégiées. Sa modestie, par rapport au métier ancestral des encreurs chinois, n’est pas non plus pour lui un refus de la tradition. Il est conscient de la nécessité d’acquérir une certaine maîtrise des moyens pour parvenir à mettre au jour un résultat esthétique concluant. Ce discours, il le tient d’ailleurs avec un certain courage. C’est bien la raison qui le  poussa à croire, lorsqu’il découvrit l’art européen quand il s’installa définitivement en Europe, qu’un savoir-faire qu’il ne connaissait pas dans sa jeunesse chinoise était nécessaire à la pratique artistique.Les œuvres présentées dans cette exposition nous parlent d’un monde intérieur apparaissant sur la toile. La faculté de maintenir ses créations dans un espace non défini entre abstraction et figuration, lui permet de dévoiler toute la force de cette recherche fondamentale et du résultat esthétique qui en découle.

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Photo / Dario Caterina / Musée d’Art moderne de Liège.

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O. L’opéra. La Neige en août[6], opéra créé à Taipei puis repris à Marseille en 2003, est audacieux dans son mélange esthétique. Servi par la musique de Xu ShuYa [7], compositeur de musiques nouvelles, cet opéra intègre la tradition chinoise dans  l’espace contemporain. Gao parvient à déjouer la technique traditionnelle de jeu des acteurs grâce à la musique, ce qui libère la dramaturgie ancestrale de sa forme narrative sans la détruire pour l’arrimer à l’esthétique ultra moderne actuelle.

La première impression que j’ai ressentie lors de la vision de cet opéra est la flamboyante beauté du monde chinois du passé. L’art chinois et la langue chinoise possèdent des vertus d’exaltation sonore et rétinienne exceptionnelles. Car il y a un paradoxe : les sonorités utilisées par Xu ShuYa sont totalement imprégnées par la connaissance des compositeurs européens. Cependant, la conscience du fait que la musique chinoise traditionnelle porte déjà en elle des aspects contemporains n’est pas absente de son esprit.

Ici, le mélange esthétique réalisé autour de l’histoire de Chan Zen Huineng [8] permet à Gao Xingjian de proposer une réflexion sur la confrontation du passé avec notre mode de penser actuel. Dans le fond, la pensée occidentale moderne, refusant pour une partie de ses grands représentants, Dieu et l’au-delà, permet à Gao Xingjian de relier des spiritualités distantes dans le temps, mais qui se prolongent les unes les autres dans leur universalité et dialoguent avec notre monde.

P. La philosophie. Cioran, empreint de pessimisme très occidental, fut un défenseur de la vie en tant qu’incertitude de vivre, et de la mort comme unique certitude objective. Il ne voyait le salut que dans l’esthétique et l’art en général, seul espoir face à l’absurde…

Cioran d’écrire…

« …Ce n’est pas la peine de se tuer puisqu’on se tue toujours trop tard… »

Faut-il se détruire, tout saccager… ? Perdre l’espoir… ?

Dans une de ses pièces, Gao Xingjian met les phrases suivantes dans la bouche d’un comédien, je cite de mémoire…

« … Une vie, si fragile, si minuscule… Lorsque c’est fini, elle ne vaut tout au plus que quelques gouttes de larmes… s’il reste des liens sentimentaux… Sinon une vie c’est quoi ?… Menue monnaie, une petite pièce parmi d’innombrables autres… Et qui ne coûte plus rien … Et comment une pièce peut-elle se faire importante ?… Se faire entendre ?… Tu devras la lancer le plus loin possible… Ce qui compte pour toi, c’est ce geste-là… Tu ne te suicides pas, mais tu te tues… La différence est que le suicide résulte toujours de l’abandon dans le désespoir total… »

« …L’auto-assassinat provient d’une clairvoyance… C’est comme prendre sa mort dans ses propres mains… Et l’examiner avec lucidité… C’est toi qui manipule ta mort… tu arranges à l’avance cette saloperie et tu la mets en scène comme un spectacle… Ou plutôt comme une farce… Tu grimpes pour la dernière fois  au sommet de ta vie pour dominer ce monde misérable… Et tu montes ce spectacle burlesque pour toi tout seul… Une farce stupide… Mais plus belle que la vie elle-même… Qui en fait n’est qu’un immense marécage… »

Mais il faut la vivre, cette vie, malgré tout. La vivre le plus intensément possible et réveiller le sens du beau en nous. Accepter l’illumination de l’art.

A silentio

Dario CATERINA.



[1] GAO XINGJIAN – La montagne de l’âme – Paris, Éditions de l’Aube, 2007.

[2] JEAN–MICHEL DURAFOUR – Jean-François Lyotard : questions au cinéma – Paris, Presses Universitaires de France, coll. Intervention philosophique, 2009.

[3] APRES LE DELUGE – Film de Gao Xingjian- Avec Yo Xakabé, Marion Arnaud, Geoffroy Rondeau, Marjolaine Louveau, Francesca Domenichini, Sylvain Ollivier. Mise en scène et réalisation des tableaux : Gao Xingjian / Création sonore : Thierry Bertomeu / Image et montage : Corinne Dardé / Etalonnage : Didier Feldmann / Assistante à la réalisation : Ana Maria Ghisalberti / Eclairage : Yves Bernard / Production : Nova Pista, 2008. Durée : 0 :28 :20

[4] LA  SILHOUETTE SINON L’OMBRE – Scénario : Gao Xingjian / Réalisation : Gao Xingjian,  Melka Alain,  Darmyn Jean-Louis. / Images : Darmyn Jean-Louis, Melka Alain, Public Télévision Service Taiwan. / Coproduction : Théâtre Gymnase (Marseille France) / Triangle Méditerranée (Marseille France). Producteur délégué : Triangle Méditerranée (Marseille France), 2003.

[5] GAO XINGJIAN – Au bord de la vie – Bruxelles, éditions Lansman, 2000. Compagnie Sourous – Palais des Beaux-Arts, Bruxelles, le 17-12-2009.

[6] GAO XINGJIAN – La neige en août– Pièce de théâtre écrite en 1997, et dont fut tirée une adaptation à l’opéra de Taipei en 2002, à l’opéra de Marseille en 2003.

[7] SHUYA XU : compositeur chinois, né en 1961.

[8] CHAN ZEN HUINENG (638-713). Sixième patriarche du Bouddhisme.

« …Habillez-vous, mangez, chiez, c’est tout. Il n’y a pas de [cycle] des morts et des renaissances à craindre, pas de nirvana  à atteindre, pas de bodhi à acquérir. Soyez une personne ordinaire, sans rien à accomplir… »

« …Des philosophes chinois modernes ont reconnu le Chan comme un mouvement tout autant social que religieux, une philosophie individuelle de la vie : Feng Youlan (1895-1990) le voyait comme un mouvement populaire de négativité, une sorte de contre-culture dont l’idéal était transmis par des anecdotes plutôt que par des textes ; Hu Shi (1891-1962) pensait que ses formes extrêmes « n’étaient absolument pas du Chan » (1953), mais une déclaration d’indépendance de la pensée… »

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