18 lettres à ma fille / chapitre 14
Ce texte participe d’un atelier d’écriture en ligne
/ proposé par Arnaud Friedmann.
/ vous pouvez connaître la règle du jeu ici, si vous souhaitez participer et rédiger la lettre des vingt-cinq ans, en adressant votre texte avant dimanche 24 janvier à 19h.
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Comme dans les nuits d’ivresse. Les mêmes remords hallucinés. L’identique certitude d’avoir mal fait, d’avoir causé du tort. Je m’endors par à-coups, je me réveille avec violence, le crâne transpercé de douleurs. J’aurais dû écrire à Béatrice un mot pour ses dix-neuf ans. Quelques lignes. Comment ai-je pu me soustraire à cette obligation ? Qu’est-ce que ça m’aurait coûté ? J’aurais demandé à Angélique de m’apporter du papier, une enveloppe, un sous-main. Je l’appelle, Angélique, dans la nuit. Voilà, c’est mieux : je l’écris, cette lettre. Je me suis relevé. Je tremble. Je m’étais juré, pourtant, de ne pas inverser l’ordre des années. Je ne tiens pas mes promesses. Aucune. Pas même capable de ne pas crever pour élever ma fille. La peur. C’est de ça que je crève. Ne pas savoir être père. La maladie n’est qu’une échappatoire. Je suis pitoyable, avec mes lettres. Qu’est-ce que j’espère qu’elles pourront rattraper ?
J’écris : les mots ne marquent pas le papier. Le traversent. Je m’éveille. Je n’ai rien écrit ; je suis dans mon lit, incapable de me lever. Il n’y a pas de papier à côté de moi. Ni de stylo. J’ai soif, et il n’y a pas d’eau. Aucun courage pour me rendre jusqu’à la salle de bain. Aucun courage pour rien.
Et la lettre des vingt ans ? Je l’ai achevée, mais pour quoi dire ? Pour cracher à une adolescente ma peur de la mort qui se précipite ? Pour lui indiquer l’endroit où j’ai caché mon cahier de citations ? Je dois détruire tout ce que j’ai écrit pour elle. Quelle prétention ! Croire qu’elle aurait eu besoin de connaître un père tel que moi ! Qui pourrait le souhaiter ? Lui laisser une page blanche, un père à s’inventer : c’est ce que je ferai de mieux.
Un cadeau. La suffisance de prétendre que mon livre de citations pourrait constituer un cadeau pour ses vingt ans. Monstre. Monstre de l’obliger à sangloter sur les écrits d’un père éteint. D’utiliser une innocente pour mendier un semblant de résurrection.
Je voudrais me lever, pour déchirer les lettres. Hésiter, au dessus de la pile dressée sur mon bureau, sachant que je ne le ferais pas. Parce que demain, je m’en voudrais. Je n’aime pas m’en vouloir. Je ne m’aime pas, les nuits d’angoisses, les nuits d’ivresse. Les nuits d’avant la mort, quinze jours avant la mort. Cinq jours avant les adieux à ma fille.
Combien de fois ai-je été soul ? Crâne explosé et gorge sèche ? C’était une préfiguration de cet instant, de la mort en marche par enjambées somptueuses. Je vais crever. J’ai trop bu, trop trahi, trop déçu. J’ai eu une fille, et je l’abandonne.
Quand je presse mes doigts, les phalanges craquent. J’ai la gueule d’un cadavre. J’oblige Angélique à assister à ça. Je la paie pour qu’elle fasse mon ménage, et pendant qu’elle travaille, je la reluque. Pas d’autres mots. Je bave, à défaut de bander. Parce que ça, c’est fini. Bien fini. Le médecin avait raison.
Là aussi, j’ai fauté. Trompé. Baisé à tort et à travers. Mon sexe n’est plus qu’une tâche chaude entre mes jambes, un peu de peau qui transpire. Je n’ose plus le toucher. Le regarder.
Je déglutis. Même tendre le bras pour attraper les cachets, je ne peux pas. Plus. J’essaie d’appeler Béatrice, aucun son ne passe. Viendrait-elle, d’ailleurs ? Viendrait-elle vers son père, le consoler ? Vers cette carcasse baignée de sueur ? L’odeur de la chambre doit être épouvantable. Je me tourne sur le côté pour amorcer un geste vers la fenêtre, au moins aérer pour qu’elle ne s’enfuie pas si elle ouvre la porte.
Elle ne l’ouvrira pas. Elle aussi est cloitrée dans son lit à barreaux. Prisonnière à côté d’un cadavre, comme dans les premières pages des romans policiers. Des incipits recopiés par un con dans un cahier, planqués quelque part pour servir de cadeau à une orpheline de vingt ans.
Sur la table de nuit, le cahier. Le cahier avec les textes des autres, recopiés. Pas mêmes les miens, puisque je n’ai été capable de rien écrire qui méritait d’être recopié. Des textes d’auteurs morts. Des phrases qui n’aident à rien, puisqu’on crève tous, à la fin. Qui a dit qu’on pouvait apprendre à mourir ? Prétendu que c’était la seule source de sagesse ? Je touche le cahier, j’essaie de le repousser. La lampe tombe sur ma main, sur ma main décharnée et me brûle. Je pousse un cri qui n’est pas de ce monde. L’ampoule s’est brisée au sol.
Béatrice s’est réveillée. Elle pleure. J’en chiale, moi aussi, de ne pas pouvoir me lever, de nos deux corps retenus dans deux chambres voisines. De l’impossibilité de me lever, de la prendre dans mes bras.
Béatrice s’est réveillée, elle a fait un cauchemar. Elle pleure. Alors je me lève, bien sûr. J’y arrive. Mes jambes flageolent un peu, le bas du dos me tire, et alors ? Je traverse la pièce dans le noir, bras tendus devant moi. Bras maigres, mais qui me guident. Je trouve l’interrupteur. Dans le couloir, je m’aperçois dans une glace. C’est vrai que je suis maigre. C’est vrai que je fais peur. C’est sûrement vrai que je pue, d’avoir tant transpiré, d’avoir tellement l’angoisse de crever. Mais je demeure capable, malgré la maigreur, la laideur, les odeurs, de prendre ma fille dans mes bras. De lui souffler, tant pis si mon haleine empeste, des comptines de réconfort et d’amour. Elle s’endort contre moi, le front appuyé sur mon coude. C’est un peu douloureux. Elle est lourde, ma fille de un an. Mais je suis son père. Pour cinq jours, encore, je suis son père. Alors, je n’ai mal nulle part. Aucun cauchemar.
Je retourne m’allonger, et puisque je ne vais pas dormir, j’ouvre mon cahier des citations.
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Avant l’arrivée d’Angélique, j’attends dans un fauteuil, Béatrice sur mes genoux. Je vois la paume de ma main, contre l’accoudoir rouge. Ma ligne de vie. Je vais mourir. On me l’avait dit, qu’avec une ligne si courte, je ne ferais pas de vieux os. Des conneries. Mais pourtant, voilà. Je ne ferai pas de vieux os. Ces os qui saillent sous la peau de ma main.
J’ose à peine accomplir le geste qui m’est venu en tête. Je ne crois pas aux prédictions des diseuses de bonne aventure. Il faut être sérieux, quand on va mourir. La vie n’est pas une aventure.
Je retourne la main de Béatrice. Elle se débat un peu, elle cède : sa ligne de vie s’étire jusqu’au poignet.
C’est idiot, mais je suis soulagé.
Puis, c’est pire, jaloux. De ma fille. De tout son avenir sans moi.
Puis, je me dis que mes lettres, les dernières, seront lues. Ça donne un sens aux derniers jours.
Puis, j’ai hâte qu’il soit onze heures. Qu’Angélique sonne.
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