Poèmes / Tal Nitzán

2010 juillet 18
Par Philippe BECK

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Une après-midi et une petite fille

Tu t’éveilles les pommettes brûlantes,
le visage crispé par le mécontentement du réveil.
Un chagrin de trois ans :
Pressentiment des chagrins que t’attendent.
Qu’est-ce qui aurait pu te consoler?
Je continue à taper d’une main,
te caressant de l’autre.
Tu ne penses pas à moi -
Peut-être à un bonbon ou à un lion,
peut-être à un train.
Je ne pense pas à toi non plus -
mais à un janvier sombre, froid,
qui s’effondrerait entre moi et l’écran
si tu n’avais pas forcé ton chemin jusqu’ici .
Maintenant c’est l’impatience qui te saisit
et me saisit moi aussi:
Tu m’empêches d’écrire le poème sur toi.

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RÉVEIL

Le vil cri strident des colombes a déchiqueté mon sommeil
Le rêve-aquarium se brisa
Des poissons éblouissants tressaillirent dans les éclats
et moururent
Reculant devant un autre jour
Pas assez bouleversant pas assez tourmentant
Pas assez dur pas assez doux
terne, oppressant
Tel une plume de colombe.

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LE CANARI
(Décoration intérieure)

Nous déménagerons le canari de la cuisine à la salle de bains
Nous déménagerons l’ordinateur de la terrasse à la cuisine
Le fils et sa chambre nous les déménageront à la terrasse
Nous pousserons notre lit dans le coin de sa chambre
Nous installerons la fille dans l’espace qui reste
Nous prendrons un autre travail
Nous prendrons un autre emprunt
Nous dormirons un peu moins
Nous demanderons un ultime délai
Nous effacerons de nos cœurs
Le souvenir tant aimé
De la voiture volée
Du porte-monnaie perdu
De la fenêtre brisée
Et si c’est trop exigu nous pousserons
Et si c’est amer nous sucrerons
Et si ça menace de craquer
Nous le prendrons dans nos bras et nous l’enserrerons.

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Tendres mâchoires

Tu m’aurais  dévorée
certainement
ne m’avais-tu pas défiée pour me dénuder
tendres mâchoires
si j’avais laissé seulement la musique
si je n’avais pas écouté les paroles
je t’aurais eu
insatiablement

C’est le crépuscule de l’ardeur
recueillant  dans les coins
celui-là seul qui y rampe à merveille
la possèdera
c’est  comme ça, mon cher,
et celui qui persiste, droit, au milieu,
gelé
disons comme un violoncelle
enveloppé dans sa housse
l’abritant contre la poussière et le remords
entendra toujours
la clameur atroce
du temps

..

Nuit

Le ronronnement d’une machine bienveillante.
Nos vêtements, notre vaisselle ou nos mots roulent dedans.

L’enfant légère sera lourde de sommeil
portée d’un lit  à un autre.
Un livre sera retiré.de l’emprise de sa main

A ce moment mon corps se divise en ennemis sans nombre
Aux yeux du chat.
Si je gronde, il attaque
Si je ne gronde pas, il attaque.

Encore un homme a été abattu aujourd’hui avant d’arriver chez-lui.
Les plantes flétrissent leurs feuilles résignées ou à regret:

«A partir de maintenant vous êtes tout seuls»

.

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Je me souviens d’Ettie Hillesum

Murmura-t-elle encore
‘Pourquoi anticiper les ennuis’
quand elle fût transportée de Westerbroek
à Auschwitz dans le wagon numéro 12,
‘Elles auraient dû être exterminées comme des puces
ces mesquines peurs de l’avenir’

comme son avenir se ruait vers elle
pour l’exterminer?
Peut-être devrais-je attendre, me retirer
ou tout au moins réciter
‘Pourquoi anticiper la joie’
comme je passe vite le long des carrés jaunes de la vie
qui autrefois furent scellés et éloignés
et ce soir ouverts vers moi
pour me laisser à ma guise entrer ou sortir
pendant qu’un bête espoir de bonheur
se balance comme une jarre trop grosse
sur ma tête

.

.

La cible

Ils fermaient leur œil non viseur
et alignaient la cible
et choisissaient un point précis
et ajustaient le tranchant de la lame
au cran de mire arrière
avec tous les viseurs droits
et laissant un fil blanc
ils tiraient.
Mais rataient.
Ils sont arrivés à tuer Muhamad El-Hayk, 24 ans,
et  à blesser sévèrement son père Abdalla, 64 ans,
tout ‘selon les besoins et en accord avec les règlements’,
mais ils manquèrent Maisun El-Hayk,
la blessant légèrement
en dépit de son énorme ventre
pourtant une cible parfaite
(mais ne l’ont-ils pas déshabillée devant la barricade, avant,
pour s’assurer que son ventre était un vrai ventre
et  douleur de l’enfantement – la douleur de l’enfantement
avant qu’ils ne s’en aperçoivent pour passer
aux ‘procédures valables dans les cas d’arrestation suspecte ’?)
et ils ont aussi raté la fille fœtus
et son envoi au paradis
avant qu’elle ne vienne au monde
- ils ont dû oublier ce fil blanc –
mais ils ont réussi à coudre indissociablement
le jour de sa naissance et le jour de l’enterrement de son père
et  à renforcer la promesse
‘désormais tu enfanteras dans la douleur’
- il n’y eut pas de douleur plus grande -
comme le tir cessa
et que Maisun appela Muhamad
et que la terreur ou la douleur atroce
tordit sa voix
(‘Respire doucement et profondément,
trouve la position la plus confortable,
pense à quelque chose de joli et d’agréable,
demande à ton compagnon de baisser la lumière,
de faire jouer ta musique préférée,
de masser doucement le bas de ton dos’)
et lui, a cessé soudainement de répondre,
parce que si vous n’avez pas vu une photo de Maisun,
ses mains frémir sur sa fille,
rose, calme, innocente
comme le sont les nouveaux-nés
- cependant, elle avait de la chance
de lui avoir donné naissance sur un lit d’hôpital
plutôt que d’avoir accouché comme ses sœurs le faisaient avant
comme un animal devant les soldats
et d’avoir alors  titubé pendant dix kilomètres,
marchant et saignant,
portant son enfant mort comme une offrande -
si vous n’avez pas ouvert un œil non viseur
pour regarder le visage de Maisun El-hayk,
vous n’avez jamais vu
l’enfantement dans les douleurs.

Traduit de l’hébreu par  Denise Boucher, Montréal,  juillet 2005

.

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Discret

Rien de plus discret
que les coups infligés à d’autres;
rien ne menace moins
la paix d’une âme repue.
La défaite dans leurs yeux est muette,
leurs bras
pendent immobiles.

Quel agréable silence

excepté un son grêle et perçant,
qui dérange surtout le matin,
mais se laisse facilement étouffer
par le bruissement apaisant des pages des journaux.

Avant d’être enterrés dans les ruines,
ils disparaîtront dans le supplément spectacles,
la tasse de café pleine à demie,
la porte qui claque

dans notre foyer
inébranlable.

.

.

Arraché

A la nuit il vient vers moi,
le garçon de l’autobus calciné.
arraché, il m’est arraché,
comme lui sont arrachées ses mains et ses jambes,
et je suis sa mère.
Un mot bref
mère,
peut-être arrêté dans sa bouche
quand le feu l’avala.
Toute la nuit j’essaie de le ramener
à son enfance qui trouvait
consolation dans mes baisers
de tous ses bleus, de toutes ses meurtrissures.
Au matin l’oiseau radio
vole d’une voiture à ma fenêtre
criant vengeance :
ils ont tiré ou pas,
un obus ou non,
sur la cuisine ou sur la chambre à coucher,
troisième génération ou quatrième,
deux enfants (enfin qu’est-ce qu’ils faisaient là-bas)
ou juste une femme enceinte,
un vieil homme sourd ou un conquérant aveugle -
lève-toi, passe donc
de cauchemar en cauchemar.

.

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Grâce

Tu n’apaiseras pas l’humiliation du pauvre affamé
et tu n’éteindras pas la soif brûlante de revanche
ni ne protégeras de ton corps
la maison qu’on démolit
et le landau de la petite fille montant au ciel en tempête
tu ne le saisiras ni ne le reposeras doucement à terre –
tu n’extirperas pas le règne du Malin.

Retourne donc chez toi

va vers ton compagnon, ton unique,
celui que tu aimes, *
vers la supplique jaune de ses yeux fendus
et enfouis ton visage dans sa fourrure.

Une caresse
au chat unique
au monde.

* Cf. Genèse 22, 2 : « Ton fils, ton fils unique, celui que tu aimes – Isaac ».

..

Au temps du choléra

Nous sommes face à face,
dos tourné aux malheurs du monde.
Derrière nos yeux et nos rideaux clos
d’un coup la vague de chaleur
et la guerre déferlent.
C’est la chaleur qui s’apaisera en premier,
un vent léger
ne ramènera pas
les adolescents abattus,
ni ne rafraîchira
le courroux des vivants.
Même s’il tarde,
le feu viendra,
des torrents d’eau ne sauraient éteindre, etc. *
Nos mains, elles aussi,
n’atteignent que nos corps :
nous sommes une petite foule
poussée à mordre, à agripper,
à nous barricader au lit
alors que dans l’ozone sur nos têtes
un sourire moqueur s’élargit

*Cantiques des cantiques 8, 7 : « Des torrents d’eau ne sauraient éteindre l’amour, des fleuves ne sauraient le noyer. »

Traduit de l’hébreu par Colette Salem, Jérusalem, 2005

..

.

Croire que nous deviendrons amour
c’est croire qu’un mouchoir se transforme en lapin.
Ainsi, je croirai en ton corps.
Pourquoi ta peau est-elle si douce, mon amour ?

Pourquoi tes cheveux sont-ils si longs et lointains?
Plus forte que ma faim de toi est ma passion
d’être toi : trancher le monde
d’une lame de beauté.

Tous les instruments d’orientation entre nous – le téléphone,
l’ordinateur, la voiture – s’effondrent, l’un après l’autre.
Les lampes éclatent.
Ce n’est pas l’obscurité que nous convoitions.

Trois jours ont passé
et ton visage est déjà fictif,
il s’efface comme l’encre
sur une vieille lettre de non-amour.

.

Rengaine

Je n’ai pas cherché
la maison de mon enfance à Buenos Aires –
Pourquoi me perdre dans les rues qui ont déjà changé de nom,
déranger un couple de vieillards ou un adolescent somnolant
pour jeter un coup d’œil sans envie dans les chambres obscures
qui autrefois, étaient déjà pour moi des alcôves
et dont, de toute façon, je ne me souviens pas –
Non, je renonce à
la grâce illusoire de la nostalgie
à laquelle tant de monde s’adonne, surtout,
me semble-t-il, les animateurs de radio, et surtout
les veillées de fête quand ils ressortent soudain la vieille rengaine
d’un chanteur qui, depuis longtemps,
est parti au Canada ou s’est reconverti à l’immobilier.
Et à ma honte, je me rends compte
que je n’ai oublié aucun des mots
que je chantais dans mon ardeur adolescente,
sans comprendre la débauche qui ressortait de chaque ligne
et je frissonne en entendant la voix limpide
qui s’unit maintenant au chant
et ce n’est pas celle des fantômes de mon enfance,
car c’est la voix de ma petite fille.

.

Soirée ordinaire

Nos repas du soir sont légers et
pris de bonne heure.
Aujourd’hui, laitue rouge et roquette à la vinaigrette,
asperges à la moutarde, poires brunes
et un morceau de brie. Peut-être un Merlot de la cave.
Tu laveras, j’essuierai, on éteindra tout
sauf la petite lumière à l’entrée.
Je te passerai la veste de velours côtelé,
tu poseras le foulard de lin sur mon épaule.
L’automne est doux cette année, mais un vent froid
monte de la rivière le soir.
L’obscurité est fraiche et parfumée
sous les deux citronniers du jardin
mais dans la rue, la lumière est bleue et vive
et la nuit ne tombera pas avant dix heures.
Sacha la chatte sautera sur le muret
pour une dernière caresse. Pascal nous devancera en courant,
boitant comme une ombre bouclée
jusqu’à l’avenue des marronniers, limite de sa bravoure
où il nous quittera en aboyant.
La mousse brille d’un vert singulier
sur le vieux pont au bout de l’avenue,
nos pieds accoutumés aux pierres grises de la place,
la table orientée vers le scintillement des
réverbères éclairant déjà la muraille et les tourelles.
Une tisane à la verveine pour moi, un petit verre d’anisette
pour toi et pour Georges, le plaisir du silence à trois.
Avant de revenir au comptoir
il laissera sur la table, comme en cachette,
les deux petits péchés qui ne passeront pas
le seuil de notre porte : une cigarette pour nous deux,
tirée de la poche de son tablier immaculé,
et le journal du soir. A la page du milieu
encore une chronique de l’atrocité du monde.
On oscillera tristement de la tête, stupéfiés par la folie de vengeance,
par la fureur de destruction au Proche-Orient.
Il arrive qu’une photo me donne des frissons.
Tu fermeras le journal, me caresseras la main
et me rappelleras : loin. Loin.
Demain c’est dimanche, les roses
ont poussé, sauvages, il faut les tailler, puis le marché de midi,
des œufs brunâtres, des pommes,
et n’oublions pas les glaïeuls et le savon à la lavande.
Sur le chemin du retour, le bleu tourne au violet.
Les deux livres patientent au chevet du lit,
et jusqu’à demain, patienteront sur la terrasse, le sécateur,
tes gants en plastique jaune, les miens bleu ciel,
le chapeau en paille, déchiré, fidèle.

Traduit de l’hébreu par Dr. Isabelle Dotan

Publié in : Chacune a un nom, Femmes poètes et artistes d’Israël,
Anthologie établie par Ester Orner, Paris: Editions    Caractères, March 2008.

Israélienne, Tal Nitzán  est poète et traductrice de l’espagnol et de l’anglais vers l’hébreu.
Elle a remporté en 1998 le prix des femmes écrivains, en 2001  le prix du ministre de la Culture attribué aux poètes débutants, et en 2009 le prix du premier ministre pour écrivains. Son livre “Domestica” (2002) a reçu le prix du ministre de la Culture attribué à un premier recueil de poésie. Son second ouvrage, “Un soir ordinaire” (2006) a reçu le prix de l’association des éditeurs , “Café Soleil Bleu” a été publié en 2007. “La première qui oublie” (2009) a reçu le Prix de la Société des artistes et écrivains récompensant une œuvre poétique remise anonymement.
Ses poèmes ont été traduits en anglais, en français, en espagnol, en arabe, en portugais, en japonais, en allemand, en lituanien, en letton,  etc..
Elle est également la rédactrice de l’anthologie “D’un burin de fer” (2005), incluant 99 poèmes israéliens contre l’occupation Israélienne. Ses traductions ont obtenu plusieurs prix, dont, en 1995 et 2005, le prix de la création attribué à des traducteurs par le ministre de la Culture. La  médaille du président chilien lui a été attribuée en 2004 pour ses traductions de la poésie de Pablo Neruda.


  1. 2016 janvier 31

    Madame,

    je viens d’écouter en hébreu votre poème « dans quel pays »!
    Ensuite, je l’ai lu en allemand, et cela m’a rappelé qu’il y a trente ans à peu près – et c’est vrai – je suis glissé en arrière d’un canoé flottant sur le Jordan, qui, lui, m’a tiré, juste devant un rocher, inbattablement dans un torrent me tenant pendant environs toute une minute dans s/ces bras d’eau sainte et consolante.- Il me venaient deux pensées: soit tu mourrras et tu iras au paradis, sois tu surgiras et quoi?- Etant surgi rien disant, j’avais perdu mes lunettes et le reste du groupe, qui m’avait fait glisser exprès, m’a invité en riant à prendre la foto au bord bas et proche de la rivière.
    Mischkafajim – c’est les lunettes en ivrit?
    Aujourd’hui, je vis en Albanie.
    Merci, Tal, de votre beau poème.
    Thomas

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