La sculpture anthropomorphe / Dario Caterina

2010 août 2
Par Dario CATERINA

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La sculpture anthropomorphe du bassin méditerranéen.

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Musée des stèles / Pontremoli / Lunigiana [2]

Au-delà de la réalité se trouve, pour celui qui cherche, la transréalité. Cette transcendance est le résultat d’une contraction entre le temps, la conscience et la gestalt [1].

« La fidélité au matériau : Chaque matériau a ses qualités propres. C’est seulement lorsque le sculpteur travaille de manière directe, quand il existe entre lui et son matériau une relation active, que ce matériau peut jouer son rôle dans la mise en forme d’une idée. »

Henry Moore.

La sculpture néolithique anthropomorphe de la Lunigiana, de la péninsule ibérique du sud de la France rassemble les premiers éléments constitutifs de notre passé artistique. Comment l’appel lumineux d’une époque ancienne peut-il resurgir comme élément interrogateur d’une époque nouvelle ? Le monde émergeant comme réceptacle d’une poésie séculaire, métaphore d’un éternel retour.

Comment rétablir  une vision juste dans un monde obsédé par l’image? Connexion, Déconnexion.

Si un jour vous avez l’occasion de visiter la région de la Lunigiana, vous devez immanquablement passer par Pontremoli. Cette petite ville se situe en Toscane, entre Parme et La Spezia. Le Musée des stèles se situe dans un des châteaux médiévaux de cette région, le château Pignaro. Bien que d’assez petite taille, le musée vaut le détour pour la valeur sculpturale des œuvres présentées. Toute la région est composée de vieux bourgs moyenâgeux. Le relief escarpé – certains sommets dépassent les deux mille mètres d’altitude – a permis à cette région boisée de contenir l’afflux touristique de la côte toute proche. La proximité des villes de Carrare et Pietrasanta, toutes deux vouées à la pierre de marbre – l’une pour son extraction, l’autre pour les expositions d’œuvres en marbre, ses fonderies d’art et ses expositions annuelles de sculpture — ce qui résume l’intérêt d’une région pour la sculpture.

La région est, depuis des lustres, un berceau naturel pour l’éclosion d’un art qui privilégie la pierre comme substrat artistique. L’Italie, en règle générale, doit une bonne partie de sa réputation artistique à l’époque romaine et à la Renaissance italienne, mais l’art étrusque n’est pas en reste. Le très beau musée de Volterra renferme des trésors, même si ceux-ci figurent dans un espace organisé de manière provinciale. Nombreux sont les visiteurs éclairés qui trouveront dans le musée de Volterra la source d’inspiration d’un des plus grands sculpteurs contemporains, Alberto Giacometti [3]. Son inspiration est nettement puisée dans les valeurs sûres des magnifiques sculptures étrusques qui composent une partie importante de l’art toscan. Par contre, pour ce qui concerne l’art un peu plus ancien, seuls les chercheurs et spécialistes de cette région connaissent parfaitement la zone géographique où s’exprime l’esthétique remarquable des sculpteurs du néolithique. La région de la Lunigiana est montagneuse et parfaitement ciselée par les torrents des montagnes. Au cœur des forêts, châtaignes et champignons, délices des sous-bois, parfument l’automne des fameux porcini, avec lesquels les recettes culinaires locales invitent à boire le vin d’une des régions d’Italie les plus prisées dans le monde entier. Différents endroits ont été investis par les chercheurs en vue de mettre au jour les sculptures significatives utilisant plus particulièrement la forme anthropomorphe.

La sculpture moderne doit beaucoup, par exemple, à l’art des Cyclades. Des sculpteurs tels que Brancusi, Jean Arp, Henry Moore doivent une bonne part de leurs inspirations à la beauté formelle spiritualisée par la sculpture archaïque des différentes régions du bassin méditerranéen. Bien sûr, d’autres sources, telles que les arts africain et océanien, participent de la même veine d’inspiration. Les raisons ayant présidé à ces différentes rencontres sont multiples.

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Tête d’une figurine féminine, culture de Kéros-Syros, Cycladique ancien II (2700–2300 av. J.-C.)

L’époque moderne a suscité un vaste mouvement libératoire de la forme et des conceptions artistiques qui jusque-là avaient un fonctionnement très codifié. Les codes ainsi que les techniques utilisées exprimaient un ensemble d’éléments deculture qui présidaient à la création comme ossature fondamentale.

Les différentes manières d’appréhender les éléments constitutifs qui président à l’apparition des évènements créatifs chez les artistes sont, elles, immuables. Du moins si l’on évoque le point de départ purement pratique. La sculpture part toujours d’un même point de vue : la vitalité du premier geste du travail. Le sculpteur murit intérieurement un acte qui doit prendre forme par la décision métaphysique de féconder la matière. Il ne faut pas prendre cette proposition à la légère. Car il n’est pas si évident pour celui qui prend le temps de saisir l’importance du geste de le restituer avec la plus parfaite adéquation. Décider de l’action n’est pas forcément rencontrer l’action créatrice. L’artiste respectueux de l’héritage de tous ceux qui l’ont précédé sait que les voies déjà ouvertes ne s’atteignent pas avec une carte Michelin. Mais bien par un nouveau chemin que l’on découvre pour se construire, mais qui quelquefois nous mène à rejoindre les mêmes lieux de connaissances spirituelles.

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Statue stèle féminine : Musée du Pignaro. Pontremoli.

La sculpture anthropomorphe concentre en un seul élément sculptural une vision multiculturelle. Elle apparaît à l‘artiste comme une volonté pour lui de synthèse du monde. Le sculpteur regroupe, sous une forme esthétique, l’essence même de sa volonté d’exprimer le cosmos. Si l’on considère l’œuvre de différents artistes modernes, par exemple celle de Constantin Brancusi, la synthèse formelle qu’il réalise dans ses œuvres sculpturales n’est qu’un prolongement volontaire des éléments qui constituaient déjà l’art cycladique. La simplicité est érigée en méthode créative permettant la fluidité de la pensée. Car il ne faut pas se tromper : la création, quelle qu’elle soit, se réalise toujours, pour un artiste, dans un moment simple d’action et de sensation. Toute cette démarche apparaît tel un flux ininterrompu entre la gestalt et la pensée métaphysique de l’artiste qui, en fait, restitue, en un moment de grâce, ce qu’il porte en lui. Il n’y a qu’à voir, par exemple, l’œuvre de Marino Marini, sculpteur emblématique qui perpétue, en la restituant dans notre époque moderne, une mélancolie qui prend ses racines dans l’histoire la plus ancienne de l’humanité.Cette poésie simple, nous la retrouvons dans cette tête en marbre des Cyclades extrêmement célèbre parmi les amateurs de sculpture hellénistique ancienne. Ou dans les stèles des sculptures du néolithique, en Toscane et dans tout le bassin méditerranéen.

L’anthropomorphisme séculaire peut aussi réapparaître sous une forme contemporaine. Je pense ici au sculpteur Antony Gormley [4]. Sa façon particulière de faire intervenir ses œuvres dans l’espace public donne à ses sculptures une réalité actuelle tout en laissant la possibilité d’une première approche poétique de ses installations. Les artistes actuels, plus expressément Gormley, travaillent différents matériaux en leurs conférant, en plus, une esthétique à chaque fois renouvelée. Ceci induit pour les artistes contemporains actuels un dialogue très nouveau. Leurs interventions sculpturales réalisent un mixage de différents éléments culturels conducteurs. L’œuvre ainsi installée dans l’environnement urbain ou dans un milieu naturel donne autant à penser qu’à ressentir. La théâtralisation de l’art trouve actuellement un champ d’action nouveau sous la forme d’un contenu sociologique qui cohabite de facto avec l’œuvre. Les artistes, de cette façon, entrent dans une aire de débats sociopolitiques qui leur permet d’intégrer d’une manière plus participative la société actuelle.

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Marino Marini : Cavalier. Musée Marino Marini / Pistoia.

L’effort ne date pas d’aujourd’hui. Les années septante, fortes des ouvertures réalisées les deux décennies précédentes, ont officialisé le changement opéré dans la texture profonde du substrat de l’œuvre d’art. Certaines œuvres, par exemple la photo de garde qui représente des stèles ou la tête en marbre des Cyclades, peuvent être considérées en tant que telles, indépendamment de tout contexte, et nous apparaître comme dialoguant avec l’infini. Celles-ci ne sont pas liées au départ à des lieux précis, même si on ne prend pas grand risque à imaginer ces sculptures dans une fonction totémique et installées dans la nature comme jalon servant de rappel dans une culture magique. En somme, une fonction collective des œuvres créées sous le néolithique rejoint des préoccupations qui resurgissent dans l’esprit artistique de notre époque. À la seule différence qu’à l’époque, l’homme découvrait son existence spirituelle, la peur de la mort construisait sa vie. L’époque moderne précise l’aspect psychologique de l’existence et la solitude de l’individu. L’époque contemporaine une nouvelle ère, peut être une forme de  vide mental remplacée par la pédagogie ?

Il y a bien entendu des différences objectives. Notre époque voit s’ouvrir, pour l’art, de nouvelles fonctions culturelles. De nos jours, il n’est en effet pas rare de rencontrer des installations où la sculpture participe d’une émancipation du public populaire à l’art en général. Le souhait est confus, parce qu’il est naturel pour un artiste d’estimer son œuvre comme le plus pur produit intime de son aura personnelle. Il s’agit de l’espoir de pouvoir accéder à cette ouverture d’âme que nous supposons possible en chaque esprit, même le plus rétif aux émotions poétiques les plus évidentes. C’est bien là la raison du succès de certains artistes, je pense par exemple à Bob Verschueren [v], qui manie avec brio une poétique populaire.

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Bob Verschueren : Châteaux de Jehay.

La facilité d’accès à une certaine beauté ne sacrifie en rien le sérieux de l’artiste. Mais de mon point de vue, paradoxalement, le rôle joué par la fonction artistique, dans nos sociétés modernes, recule devant un rôle qu’on lui fait jouer et qui ne doit plus rien à une vision universelle de l’art. L’éloignement progressif des appuis modernistes par rapport à la cohésion naïve de l’expression artistique du néolithique ou du début de l’ère archaïque grecque, par exemple, permet de dire que l’art contemporain puise, mais ne conclut pas dans le même registre, l’union sociétale nécessaire à une vie commune de l’art en tant que production sociologiquement représentative du niveau de culture d’une société.

Ne soyons pas réactionnaires dans nos approches, car l’idée simple qui consisterait à rétablir par amour du passé des pratiques séculaires ne correspond pas à une proposition alternative. En effet, la question fondamentale tient plus dans un besoin irrépressible de ralentir le temps. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le temps, vu comme une appropriation d’un moment spatialement investi par une gestalt de l’artiste, a tendance à s’accélérer, dans un monde où la vitesse réduit le souffle qui permet de faire apparaître, ou mieux dit, de vivre l’extraordinaire moment de fusion entre la gestalt et l’esprit de celui qui l’anime en fluide parfait. L’apport d’un sculpteur comme Antony Gormley est essentiel pour comprendre le mixage réalisé depuis les quelques décennies d’art contemporain autour de l’occupation de l’espace et son imprégnation sociologique. Qu’ajoute-t-il comme éléments différenciés par rapport à l’art anthropomorphe du néolithique ?

La vision de dialogue contemporain avec la société en général, les médias en particulier, les amateurs investisseurs de façon privilégiée, assujettis que nous sommes tous, dans notre société actuelle, à la nécessité de composer avec des individualités qui ne représentent plus grand-chose comme élément culturel fondateur d’un monde de l‘esprit. Il y a donc l’histoire, la transition moderne et l’art contemporain. La première fut le ferment de nos différentes cultures, patriarcales et matriarcales. Celles-ci ont donné des éléments positifs et négatifs. Le monde moderne, lui, a surtout apporté la sensation de construction et de déconstruction des différentes cultures. Cela a permis de recentrer l’importance de l’individu, qui découvre sa position autocentrée, de même que sa faculté de réclamer sa propre liberté, comme élément unique du cosmos. De là a découlé l’émancipation du corps de l’homme comme de

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Antony Gormley. Installation à la plage. Bronze.

la femme, tout en sachant que l’on ne se débarrasse pas impunément de valeurs primaires. Last but not least, notre époque contemporaine s’imagine être une ère communicante parce qu’elle révèle la sociologie des individus à travers une mise à plat démocratique des éléments affectifs vus comme faisant corps avec l’esprit de l’art. Somme toute, cela permet de penser l’art, donc de l’empêcher d’être cet espace à la fois libre et libérateur qu’il devrait être. Au lieu de cela, l’art est devenu un espace de pédagogie. Car ne nous leurrons pas : nous sommes entrés dans une période culturelle où la pédagogie a remplacé la poésie.

Actori incumbit probatio.

C’est bien là le problème pour qui tente une critique ! Mais aussi pour celui qui la conteste !

Dario CATERINA.


[1] Gestalt : pour l’artiste, en l’occurrence le sculpteur, c’est l’élément d’une grande complexité qui définit un ensemble d’évènements nécessaires à l’acte authentiquement créateur. Celui-ci n’apparaît pas si aisément à qui donne une importance primordiale à la justesse du geste.

[2] Musée des stèles / Pontremoli / Lunigiana : Les sculptures du néolithique que l’on peut découvrir au musée des stèles de Pontremoli font partie d’un patrimoine que bien des pays européens possèdent d’une manière tout aussi intéressante. Le seul fait que l’Italie soit reconnue pour bien d’autres trésors artistiques minorise l’héritage un peu plus ancien. C’est le cas pour d’autres pays également. Les stèles découvertes dans la vallée de la Lunigiana participent d’une même source néolithique de sculptures anthropomorphiques exprimant pour l’essentiel un art de la déesse terre – mère. Pour le côté masculin, on trouve essentiellement l’expression du guerrier protecteur.

[3] Alberto Giacometti : Le musée de Volterra renferme une très belle collection d’art étrusque. Lors de la visite de ce musée, on peut découvrir plusieurs salles de petites sculptures en bronze : celles-ci représentent des hommes et femmes dont  les sculpteurs de l’époque ont allongé les membres, ce qui confère aux personnages une silhouette longiligne qui n’est pas sans rappeler les sculptures de Giacometti.

[4] Antony Gormley : artiste faisant partie des grands Sculpteurs anglais, que l’Angleterre ne cesse de produire depuis le siècle dernier.  La fonction socio-environnementale de sa production artistique est très représentative de l’évolution du nouveau champ d’action de la sculpture contemporaine actuelle. Une théâtralisation scénographique vient ponctuer l’élément de sculpture qui, lui, demeure dans un champ d’expression traditionnel. Ce point précis concerne les sculptures figuratives produites par cet artiste, qui pour le reste de sa production va bien au-delà dans ses choix esthétiques.

[5] Bob Verschueren : Autodidacte de talent, il est, de mon point de vue, davantage scénographe d’éléments sculpturaux que sculpteur préoccupé par une certaine tradition du matériau. Le matériau éphémère a certes beaucoup d’importance, mais n’est pas l’élément essentiel de sa démarche. Je ressens ses œuvres comme des moments parfaits de montage poétisant.

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