Un Rendez-vous Droit de Cités avec Pascal Deleuze

2010 septembre 25
Par Dominique BALAŸ

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UNE VIE DE MUSICIEN

Entretien Pascal Deleuze & Dominique Balaÿ, septembre 2010

Proposé dans le cadre des Rendez-vous Droit de Cités, ce premier entretien est à l’initiative de Pascal Deleuze. Il a souhaité en complément de son travail pour la performance musicale La vraie de vrai histoire du souffflle pouvoir fixer les quelques lignes de forces qui le guident et dessiner le « chemin ascensionnel » où il s’est engagé. Le thème de la folie est ici abordé franchement, « Je n’ai plus peur de parler ». Et la verve retrouvée de Pascal Deleuze met un peu de lumière dans la nuit sécuritaire* qui ne cesse de s’étendre sur nous.
La première de la La vraie de vrai histoire du souffflle aura lieu le 10 décembre à la galerie from point to point (Nîmes)

DB

deleuze macrosillons pannetier1 Un Rendez vous Droit de Cités avec Pascal Deleuze

On parlait d’endurance avant de lancer l’enregistrement, cela semble être une notion importante pour toi ?

L’âge arrivant, avançant… c’est une discussion qu’on a eu avec Philippe Pannetier. Et c’est surtout en l’observant, en le regardant travailler et après avoir joué souvent dans sa galerie. Il y a un article que j’ai lu dans un journal sur lui, où il parlait de l’endurance comme vertu cardinale, ça m’a profondément marqué. Après plus de 20 ans de pratique et d’expériences musicales, la chose importante à mes yeux, c’est de continuer. Continuer à avancer. Cela devient une espèce de critère absolu, pour lui, pour moi. Pour nous tous.

Comment se passe le travail avec Philippe Pannetier , tu as mené de nombreux projets avec lui, et c’est aussi grâce à lui que nous sommes réunis sur cette performance dont la première aura lieu chez lui ?

Je le considère – pas vraiment comme un grand frère, ça lui pèserait, je le vois sourire d’ici -, plutôt comme un référent. C’est toute l’histoire du référent. J’ai eu un père très absent. Il y a des personnalités masculines très puissantes qui m’ont marquées, comme mon grand-père ou mon directeur d’école, qui m’a dit « le talent, c’est aussi de se donner les moyens de ce que tu veux faire ». J’étais encore enfant et ça a été un déclic pour moi, dans ma vie artistique. Et mon grand-père disait – bon attention ce sont des phrases, et je ne voudrais pas qu’on s’enferme dans ces phrases là – mon grand-père – qui était brigadiste international et anarchiste espagnol – disait « avec la liberté, le plus dur n’est pas la conquête, mais de savoir quoi en faire ». La liberté peut vite se retourner contre vous.

Endurance et liberté, deux termes importants dans ta vie de musicien ?

Ma vie de musicien, hum… Depuis peu de temps, les choses sont plutôt bien réglées. Mes journées commencent tôt. Ce n’était pas vraiment le cas avant, où ça démarrait vers midi. Je travaillais surtout la nuit, je m’installais dans mon Kazed, mon petit placard dans le mur – sans vouloir alimenter la légende, mais ce placard, c’était un peu ma cabane à moi – je le bourrais de coussins et je jouais en sourdine pour ne pas déranger les voisins. Depuis 2 ans, je me lève plus tôt, ce qui me permet d’avoir une fraicheur d’esprit. En général, dès que je me lève, après un café et quelques cigarettes, je me mets à souffler dans ma trompette. Je n’écoute plus France inter, trop anxiogène. Je me mets à travailler tout de suite. D’abord un travail à l’embouchure, pendant quelques minutes où je fais du buzz, c’est le terme technique, le bourdon. Après je place l’embouchure sur la trompette et je me remets au lit où je mime mes doigtés de trompette, à l’horizontale. Une gymnastique que je fais, environ 20 minutes, un yoga pour avoir ma trompette bien dans la tête, et bien me rappeler que la musique est un chemin ascensionnel. Ensuite, je vais me reconnecter au monde, à la ville. Je descends voir les amis citoyens, tous ceux que je connais. J’ai ce bonheur de saluer beaucoup de gens, les gens du matin, éboueurs, commerçants …J’aime le matin. La lumière est différente, le son aussi, l’intensité. Nîmes me fait penser à des villes comme San Diego, quelque chose d’étirée, de relax, contrairement à Paris.

La musique est là tout de suite, tout le temps. Aussi par les rencontres que tu fais, est ce que tu fréquentes un milieu « musicien » à Nîmes ?

Non pas vraiment, il y a un vague milieu musicien que je connais mais qui n’est pas organisé, n’a pas de lieu à lui. Mais de toute façon, je me suis toujours méfié des corporatismes, des chapelles. Ce n’est pas mon truc. Je fais de la musique, je ne fais pas du jazz par exemple. Je n’ai pas besoin de me rattacher à telle ou telle étiquette, telle ou telle école, même si le jazz est une musique qui peut me faire vibrer. Je pense à Charlie Mingus, The Black saint and the Sinner lady. Mais il y a beaucoup d’artistes qui sont importants pour moi. C’est vaste.

Tu n’es pas vraiment dans les routines des intermittents du spectacle, on ne t’entend jamais te plaindre, tu ne cours pas le cachet ?

Je le prends comme un compliment. C’est vrai que je ne suis pas dans les routines comme tu dis. Même si ma vie ressemble à celle de beaucoup de musiciens, avec des déplacements, des expériences très diverses, ici ou là, et beaucoup de sujets de ralerie. Mais il y a quand même ceci que je veux dire sur les petits boulots que doit faire l’artiste pour manger : je veux dire ceci, dans les petits boulots, le travail d’artiste continue, la musicalité continue, la performance continue. Par performance, j’entends l’improvisation, l’exploration des intensités. Même dans les petits boulots, je veux être un tout, je veux être à l’unisson, et je veux garder mon ipséité, ma singularité. Je me considère comme musicien, sans distinction entre amateur ou professionnel. Ça, c’est une histoire de statut. Le statut d’intermittent, c’est une exception française. On ne donne pas de statut à un artiste. Artiste, c’est un besoin. Moi j’ai besoin de faire ça. Comme j’ai besoin de montrer ma gueule sur scène. Tout le monde a ars « le feu », les artistes parlent beaucoup de technique. Moi la technique pure me rebute. Le T de art – technique- me rebute. C’est le besoin, le feu, l’ars qui m’anime.

Dans la musique, se raccrocher à des étiquettes, des catégories, ça rassure. Sur le projet vraie de vrai histoire du souffflle, il y a un aspect que tu as décidé d’afficher et qui inquièterait plutôt : la maladie, la schizophrénie ? Peux-tu nous en dire plus ?

Oui, j’ai deux, trois choses à dire là-dessus. La première, pour éviter toute méprise : il n’y a pas d’équation entre la maladie et le talent. Ce n’est pas parce que tu es malade que tu as un talent, et vice versa : le talent peut très bien se vivre en dehors de toute connexion avec la maladie et plus généralement le malheur, le désespoir etc. Les génies schizophrènes en musique, il n’y en a pas tant que cela, et je ne pense surtout pas à moi en parlant de « génie »…

…tu penses au saxophoniste Tom Harrel ?

Il n’est pas saxophoniste, il est bugliste. Il était venu à côté d’Avignon pour un master class, il y a 7, 8 ans. C’était assez impressionnant, « Je ne suis pas là pour vous parler de musique, je suis là pour jouer », – mais ça a été très difficile pour moi. Je n’ai pas pu rester. Il avait cette façon de pencher la tête, j’ai tout de suite reconnue une stéréotypie. J’en ai aussi – que je fais seul, depuis que je suis tout petit. Je bats des mains, ça me calme, ça me décharge des tensions et de la peur. C’est pour ça que je pense souvent que je suis un ange à l’envers : mais attention, ce n’est pas du mysticisme, je mets de la poésie là, dans cette expression. C’est important de mettre de la poésie. Et j’ai moins peur de parler aujourd’hui.

C’est pour ça que tu as décidé de parler de cette maladie à l’occasion de ce projet ?

Oui, il y a tellement de chose à dire, en plus j’ai une verve, mon père, ma mère sont méridionaux, donc j’ai hérité d’une certaine verve, j’aime bien parler. Donc, l’autre chose que je veux dire à propos de la maladie, c’est que je ne me lève pas tous les matins en me disant « je suis schizophrène ». Bon, je prends des médicaments, des neuroleptiques très puissants, c’est écrit noir sur blanc sur la notice « si vous vous faites des idées… si vous avez une perte avec la réalité… alors allez-y ». Et en effet si je ne prends pas ces médicaments tous les jours, je perds pied. Perdre pied, perdre le contact, c’est comme ça depuis l’âge de 8, 9 ans. En 1979, j’avais 10 ans, j’ai cru que le satellite Skylab allait me tomber sur la tête, ça a été le premier évènement terrible… et drôle à la fois, je m’en rends bien compte.

…Tous les enfants pensent que les satellites, les étoiles, le ciel vont leur tomber sur la tête …

Comme le barde du village gaulois… sauf que moi je l’ai cru vraiment et longtemps. L’espace de tout un été. J’étais dans un mas familial, dans la région de Nîmes, et j’ai dormi, mangé sous mon lit, ça a été ma première grosse particularité, un peu snob d’ailleurs. Mais j’ai eu très peur : mon premier avertissement psychotique. La phrase est terrible, je la mesure… vraiment très peur…

La maladie, la peur…

Oui, la peur. Les pires régimes prennent le pouvoir par la peur. Y compris cette maladie qui prend le pouvoir dans le cerveau par la peur…

Et aujourd’hui tu as moins peur ?

J’ai beaucoup moins peur, je suis mieux armé, j’ai ces médicaments. J’aime beaucoup le nom de mon médicament d’ailleurs : abilify. C’est très doux, il est sans sexe, ni féminin, ni masculin. Je le prends quand je me lève à heure régulière, en ce moment, depuis deux ans, tous les matins à sept heures moins le quart, c’est mon premier geste et c’est ce qui scotche la maladie, ce qui me structure.

Et en plus, ce médicament n’a pas trop d’effets secondaires ?

Par bonheur, le fait de prendre ce médicament ne m’empêche pas de travailler la musique, il formate un peu quand même. Mais cela n’a pas toujours été comme çà. Ici, je voudrais faire un petit intermède : je ne vais pas faire l’historique des neuroleptiques, mais la première mention concernant les neuroleptiques date de 1952, après la seconde guerre mondiale – car il fallait surement prendre en charge les grands traumatisés de guerre – depuis il y a eu énormément de progrès. Moi, j’en ai pris pour la première fois en 1985, on m’avait prescrit de l’haldol, une vraie camisole chimique avec beaucoup d’effets secondaires : des aphtes, la « bouche métal », des problèmes d’érection, des raideurs des membres, les yeux révulsés, baver etc. Depuis il y a eu des progrès énormes : aujourd’hui, je vis entre guillemets « ordinairement, normalement», je suis parmi la cité. Et je peux te dire que cela n’a pas toujours été le cas, j’ai vécu à la rue parce que j’avais arrêté les médicaments. J’ai eu une grosse rupture, j’étais à la banlieue, au ban de la vie… vraiment été là… j’ai fait ce voyage-là.

C’était tes années punk ?, étais tu musicien à cette époque-là ?

Je jouais dans la rue, aux lions de Saint Michel à Paris… et je dois dire que je faisais assez peur. Mais contre mon gré. Je ne veux pas faire peur aux gens, je ne veux pas les mettre mal à l’aise. J’aime quand ça se passe bien, même si j’ai certains côtés provocateurs.

Ton gout dandy pour la fringue : tu le ranges du côté des provocations ?

Arty, dandy. La provocation doit être constructive pas destructrice. Avec les fringues, c’est ça, c’est une façon de rester constructif.

L’articulation dans ta vie de la musique et de la schizophrénie, est ce que cela t’a amené à faire de belles rencontres, de belles expériences ?

Bien sûr. Laisse-moi réfléchir … la plus belle expérience, c’était – clandestinement – pour des sans-papiers et des enfants de prostitués. Il y avait ce petit garçon…

…à Nîmes ?

À Nîmes, mais on n’en saura pas plus. Ce petit garçon, qui j’espère continue son parcours de musicien, de musicalité – il s’appelait, s’appelle Carlo et il a vite compris la musicalité. J’espère qu’il a pu garder ça, et que ça lui fait comme une ile, quelque chose de soyeux dans une vie qui est rude.

Est-ce parce tu as une vie rude que tu peux rencontrer ceux qui ont aussi une vie rude ?

Je le crois, oui, sans doute. Sur un plan humain, immédiat. Mais il y a quelque chose que je veux dire, c’est que je suis très heureux, j’ai de grands moments de bonheur. Bon, je prends des neuroleptiques, j’ai eu deux insuffisances cardiaques, j’ai claqué un rein, économiquement c’est dur. Mais je suis heureux, comme musicien et comme homme. Et comme citoyen.

Citoyen ?

C’est un terme très à la mode, qui ne l’a pas toujours été. Je le revendique pour moi. C’est très important. Je ne suis pas cristallisé sur une identité comme : « je m’appelle Pascal Deleuze Taravilla » . Parfois intérieurement je me nomme autrement. Mais si je pense au travail, à la musique, je me sens citoyen. Je me sens citoyen et je me sens souffle.

Le thème du souffle, c’est dans le titre du projet qu’on mène ensemble – qui au début portait un autre titre, qui venait de toi – selflessness, imprononçable, c’est d’ailleurs pour ça qu’on l’a abandonné…

Il y a un truc américain, une expression que j’ai découvert il y a quelques semaines : self conscious, quand on est très conscient de sa beauté, de son intelligence. Quand j’ai composé selflessness, ce n’était pas ça du tout, je pensais au souffle.

Qu’est-ce que le souffle pour toi ?

Tout a commencé par un souffle et tout finira par l’immatérialité, ce qui ne signifie pas la mort, mais les différents états par lesquels l’homme passera. L’androgynie par exemple, on sera androgyne, ce sera notre réponse au couple, on développera une autre sexualité. On connaitra l’abolition de l’argent. On arrivera à la télépathie. On atteindra le monde sensible et ultrasensible. J’y crois très fort. Avant d’en arriver là, on connaitra l’ordinateur symbiotique : c’est pour ça que c’est important pour moi de travailler avec cette machine, Macrosillons.

Dans la performance – La vraie de vrai histoire du souffflle – avec du souffle, 2 fois le mot vrai et des fautes d’orthographe…

Oui je fais beaucoup de fautes d’orthographe. C’est moi qui t’ai demandé de les laisser.

…dans ce dispositif, il y a une connexion avec la technologie, assez rudimentaire quand même ?

Aujourd’hui, j’improvise à ma hauteur, avec ce que je sais faire. C’est une histoire d’amour. Cette machine me plait beaucoup, elle ressemble à une belle araignée. J’en fais mon instrument et aussi plus que ça : un microcosme dans le macrocosme. Par la musique, je me relie au cosmos. Je me rassemble et je me relie. Il faut ça au moins, non ?

Enregistrement deuxième Pascal Deleuze/Macrosillons. Préparation.

Présentation de la performance La vraie de vrai histoire du souffflle : http://droitdecites.org/2010/09/16/la-vraie-de-vrai-histoire-du-souffflle-performance-musicale-pascal-deleuze-macrosillons/

« Porte-Ouverte », entretien avec Philippe Pannetier sur le projet de performance Vraie de vrai histoire du souffflle, http://droitdecites.org/2010/10/16/un-rendez-vous-droit-de-cites-avec-philippe-pannetier/

Révélations, Circulations, propos de Michel Cadière, créateur du livret de la performance
http://droitdecites.org/2010/11/13/un-rendez-vous-droit-de-cites-avec-michel-cadiere/

* « En amalgamant la folie à une pure dangerosité sociale, en assimilant d’une façon calculée la maladie mentale à la délinquance, est justifié un plan de mesures sécuritaires inacceptables. Alors que les professionnels alertent régulièrement les pouvoirs publics non seulement sur les conditions de plus en plus restrictives de leur capacité de soigner, sur l’inégalité croissante de l’accès aux soins, mais aussi sur la mainmise gestionnaire et technocratique de leurs espaces de travail et d’innovation, une seule réponse leur a été opposée : attention danger, sécurisez, enfermez, obligez, et surtout n’oubliez pas que votre responsabilité sera engagée en cas de dérapage. »

Ceci est un extrait de l’appel lancé par le « groupe des 39 » il y a un an contre « la nuit sécuritaire », lire la suite ici .

  1. 2010 octobre 7
    Samuel Zarka permalink

    Avec la vidéo, ça se complète
    bien, parce que justement, ça juxtapose ce « chant de baleine » avec un
    dialogue rationnel. Ce qu’il y a de succinct avec la vidéo laisse de
    la place pour exister comme partie prenante d’une musique qui a
    commencé avant nous, qui continue après nous, et qui a l’air de passer
    par PDeleuze comme par un transistor. Ça c’est fin. Le dispositif
    complet — perf+entetien+vidéo — est très fin aussi :
    l’éditorialisation entretien-vidéo permet que la situation ne soit pas
    celle d’un cube blanc clos mais percé.

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