Un Rendez-Vous Droit de Cités avec Michel Cadière

2010 novembre 13
Par Dominique BALAŸ

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REVELATIONS, CIRCULATIONS

Dans le cadre des Rendez-Vous Droit de Cités :
entretien Michel Cadière & Dominique Balaÿ, novembre 2010

Artiste singulier et inclassable, Michel Cadière a réalisé une série de dessins pour servir de « livret » à la performance La vraie de vrai histoire du souffflle (Pascal Deleuze + Macrosillons). Après avoir assisté à l’une des répétitions, il évoque sur fond de l’amitié qui le lie à Pascal Deleuze, son « double astral », ce que représente cette collaboration par rapport à sa pratique artistique.

deleuze cadiere pannetier Un Rendez Vous Droit de Cités avec Michel Cadière
Pascal Deleuze, Michel Cadière,Philippe Pannetier, galerie from point to point, nov 2010


DB :Je voudrais commencer là où s’est arrêté un précédent entretien que tu as donné à l’occasion de la parution de Carnets Nomades (ed.Venus d’Ailleurs). A la question « Pourquoi le noir dans tes dessins ? », tu répondais «Pour la musique». Alors pourquoi la couleur ?, pourquoi avoir choisi de mettre de la couleur dans cette série qui accompagne la performance musicale La vraie de vrai histoire du souffflle?

MC: En me donnant ses partitions, Pascal m’avait laissé carte blanche, mais dans ces pages il y avait déjà des évocations de couleur, des mentions avec des noms de couleur (le pourpre etc ). Et puis la musique c’est déjà pour moi de la couleur. Je ne vais pas te resservir le discours de Paul Klee, mais par contre je vais faire une révélation : Pascal est daltonien, il voit mes couleurs différemment, je le sais depuis longtemps. Donc quand j’ai entamé ce travail sur la couleur à l’invitation de Pascal, j’ai bien sur pensé à ceux avec qui ces dessins allaient être partagés, notamment le public de la performance, mais aussi, de façon subtile, aux couleurs que seul Pascal pourrait percevoir. Quelque chose de très intime et de très personnel. C’est un peu le motif de notre collaboration : il y a notre histoire commune, – nous sommes restés longtemps collègues au musée Carré d’art , où je suis encore fonctionnaire – et il y a aussi cette marque physiologique qui fait qu’il voit les choses différemment. Même sur les parties en noir et blanc de ces dessins, je me suis appliqué à accentuer l’aspect très graphique et à éliminer l’aspect vaporeux. Car je sais que Pascal les préfère ainsi. Ce n’est pas une question de daltonisme cette fois. Mais je sais qu’il n’aime pas trop le coté vaporeux qui se retrouve un peu sur le premier cartel de la série, mais plus du tout sur les autres. Et s’il n’aime pas ça, c’est qu’il a certainement de bonnes raisons…

Ce travail sur la transparence, c’est effectivement une constante dans tes dessins ….

Oui, pour un effet liquide, vaporeux, flou, on est proche de ce que dit Philippe Pannetier quand il évoque la photocopie à propos de mon travail. Comme de la photocopie qui a bougé, on perd la détermination des choses. Ce doit être ça ce que n’aime pas Pascal, à un moment donné, ça doit trop « bouger » pour lui, ça s’échappe trop, donc il n’aime pas. Moi je trouve ça intéressant, quand le dessin s’échappe, passe de l’autre coté, traverse la page. Tout ce travail d’imprégnation des encres fait apparaitre des choses abstraites que je suis obligé de considérer, de soutenir. Pascal n’aime pas cette part là, alors qu’il apprécie beaucoup la part graphique, la part bavarde de mon travail, qui tient à mes origines et mon implantation méditerranéennes. Tous ces détails, il aime bien. Quand je lui ai fait son arcane dans les tarots, c’est quelque chose qui était aussi très présent. Il apparait comme l’arpège agitateur, c’est la carte du jugement, il est porté par les anges.

cadiere deleuze macrosillons1 214x300 Un Rendez Vous Droit de Cités avec Michel Cadière

L’ange chez Pascal Deleuze, une figure très présente…

J’ai été élevé dans la tradition chrétienne, catholique et protestante. Le père de Pascal est je crois de tradition protestante et sa maman de tradition juive. Son rapport et son attachement aux anges est différent, très marqué chez lui, beaucoup plus que chez moi. On retrouve beaucoup de personnages ailés dans mes dessins, mais ce ne sont pas toujours des anges, – loin s’en faut – plutôt des êtres hybrides. Comme ACartemisTEON, un hybride de Acteon et Artemis : à la fois celui qui voit et celui qui est géné d’être vu. Donc l’homme et la femme réunie en une seule figure hermaphrodite : Artemis, surprise dans son bain, décoche une flêche sur Actéon, puis le scénario dévie. Avant de se transformer en cerf et de se faire dévorer par les chiens, Actéon aura une relation charnelle avec Artemis, une vraie relation SM en fait. Dans mon dernier dessin, on retrouve cette scéne de l’accouplement avec Actéon déjà blessé et des bois de cerf sur la tête.

ACartemisTEON ou encore alcidechimère/michelcadière …

Je parle de ce personnage surtout par rapport à l’entretien que tu as eu avec Pascal, sur le sujet de l’hermaprhodisme. C’est un point que nous avons en commun. Pendant le temps de la création, on est hermaphrodite, on est les 2 sexes à la fois. C’est pour ça que j’étais un peu géné l’autre soir, en assistant aux répétitions, sur l’idée de mettre en avant le sexe, «un seul sexe », ce n’est pas assez, si j’ose dire. J’ai trouvé que Philippe Pannetier s’investit formidablement, mais à un moment donné, il passe à coté de ce double sexe – je m’égare un peu là, même si je sais à peu près où je m’égare – j’ai eu le sentiment que Pascal était sur cette ligne hermaphrodite qu’on retrouve aussi dans la tauromachie, l’idée de tromperie, de passer de l’homme à la femme, de l’homme à l’animal.

cadiere deleuze macrosillons2 211x300 Un Rendez Vous Droit de Cités avec Michel Cadière

Et de l’homme à la machine…

A un moment donné Macrosillons va beaucoup plus haut, elle est beaucoup plus forte, elle est même imbattable sur le plan de sa capacité à vider les sons, lui est très fébrile, très fragile. Mais je crois qu’on va arriver à un moment où l’aspect humain incarné par Pascal, l’aspect sensible, sa fragilité, l’intention de se poser là pour chasser ses démons, seront plus forts que la machine. En tout cas, on sera nous beaucoup plus attentif, et c’est là où Philippe Pannetier a mille fois raison de lui dire : ne force pas ton souffle, ce n’est pas la peine. La musique doit être additionnelle, se communiquer par petites touches, c’est ça qu’on va retenir. Là, J’essaye de jeter un pont entre ce que je fais en tant que dessinateur et ce que fait Pascal en tant que musicien. Par rapport à ce que je connais de lui et à sa sensibilité. C’est difficile sans doute pour lui – comme une sorte d’épreuve – mais il est très investi et très heureux en moment, il arrive à dompter ses chimères. Bien sur elles seront toujours là, à lui égratigner la tête. On peut le dire sans fausse pudeur : avec sa maladie, il a des choses qu’il est obligé de calmer, d’exorciser, de mettre en cage.

Ou en boite…

Oui en boite, c’est tout à fait çà. Ce n’est pas anodin d’ailleurs si Pascal m’a demandé, en parallèle des dessins du livret, que je réalise des collages avec ses boites de médicament. Evidemment pour moi, ce travail n’est pas le même que pour le dessin : avec le dessin, je ne pars jamais des images ou de la réalité, mais je travaille à partir d’une certaine idée que je me fais des images. Je n’ai pas d’autre référence que ma mémoire. Avec ces collages sur les boites de médicament, le travail est différent : l’objet est présent, la boite s’impose. Pas simplement pour une histoire de volume, c’est plus de l’ordre de la perception de la réalité et aussi de ce que ces boites représentent pour Pascal. Le dessin c’est toujours quelque chose qui revient à de l’encre sur du papier et qui donne une certaine idée de la réalité ou de l’irréalité ou de la surréalité. Alors que la boite de Pascal a vraiment une identité de boite de médicament, c’est vraiment la boite, ce n’est pas une substitution, même si les dessins et les collages que je fais métamorphosent cet objet, l’objet conserve son poids de réalité, il subsiste comme tel. Tu prends le David de Michel Ange, il a sculpté son David et l’appelé David, mais s’il l’avait appelé Homme de marbre figé dans le temps, cela aurait eu une tout autre consistance. Pour revenir à Pascal, malgré les boites qui l’aident, il y aura toujours des heurts, des coups. Des coups dans la boite… Ca fait partie de lui, de ce que j’appelle, non pas l’inconscient, mais l’autre conscient. Pascal sait qu’il ne pourra pas l’exorciser complétement. En tout cas, le fait qu’il soit entouré de gens qui jouent le jeu avec lui, – Pannetier, toi – ça l’aide, et peut être même plus que les boites.

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Avec cette performance, Pascal franchit une étape, c’est la première fois – autre révélation – qu’il va se produire en ayant pris soin d’écrire un CV artistique. Avant cette performance, Pascal n’avait jamais pris la peine de rassembler son parcours dans un document. Là, il va arriver rassemblé.

Le fait de se donner en spectacle, de se présenter en public, c’est déjà une mise à nu, mais avec cette révélation sur la maladie, on est dans une hyper mise à nue. Pas d’impudeur pourtant, il y en aurait eu si tout ne venait pas de lui, de sa décision… Et cette décision, c’est en tant que musicien qu’il va la porter. Je me rends compte qu’il est tout le temps musicien. Même quand il me demande de faire ces dessins pour le livret, il me le demande comme à un autre musicien, que je ne suis pas. Il sait très bien que je suis méticuleux, j’ai besoin de la macération, du goutte à goutte – qu’on se rassure je ne bois que de l’orangina ! – pourtant, il me dit « fais moi ça », et il veut que ça soit fait dans l’instant. J’exagère à peine . Heureusement que tu étais là pour me donner plus de temps, pour aller au bout et dépasser ce que j’avais envie de faire, et m’étonner moi même.

Donc, tu es satisfait du résultat maintenant que c’est imprimé ?

Je suis malicieux d’ailleurs, avec mon air couillon et ma vue basse. Je t’avais montré ce que ça pouvait donner en petit. Je me suis dit que tu les voudrais peut être comme ça, il fallait le penser. C’est le fruit de ma collaboration avec Venus d’ailleurs. Non seulement j’ai trouvé des amis mais j’ai aussi beaucoup appris en matière d’édition.

Maintenant, il n’y a plus vraiment de dessins, parmi la trentaine que tu fais dans l’année, qui vont rester dans ton carnet ?

Le carnet c’est un outil, soit tu le gardes secrétement et tu ne montres rien à personne soit tu acceptes de rencontrer Yohan et Aurélie, les éditeurs de Venus d’ailleurs, Dominique, Philippe Pannetier etc. Et là on est dans le monde du partage. Ce carnet a aussi quelque chose de très contemporain, pour reprendre un terme de Philippe Pannetier, il est misérable, mais de façon non péjorative. A l’intérieur de quelque chose qui ne ressemble à rien, il peut y avoir des choses intéressantes.

Parlons de Philippe Pannetier justement et de ton lien avec sa galerie?

Cette galerie, je l’ai découverte bien avant de le rencontrer, il y avait une expo et dans un coin un 33t, c’était Radioactivity de Kraftwerk, avec le compteur geiger. Bon je n’étais pas entré pour ça mais je m’en souviens, ça m’avait  intrigué. Je ne sais pas si c’était Philippe Pannetier à l’époque qui dirigeait la galerie. En tout cas, lui ne me connaissait certainement pas, je n’étais pas trop communicatif alors. Il fallait que je fasse un effort surhumain pour entrer dans un lieu ou pour entrer en contact avec quelqu’un. Je l’ai rencontré beaucoup plus tard, il y a seulement 2 ou 3 ans, par le biais de Pascal. Il nous a présenté au moment de ce grand cycle d’expositions – comment déjà ? – la Dégelée Rabelais – , on s’est vu au café en face du théâtre. Un de mes dessins l’a interessé, c’était une adoration des bergers, et tout de suite il a fait le rapprochement avec les moutons de Panurge. C’est comme ça que mon travail a été montré pour la première fois dans sa galerie. Je lui ai proposé de faire 2 autres dessins, il a accepté et ça a déclenché beaucoup de choses. Aujourd’hui, je crois qu’on a une vraie estime réciproque.

Comment réagis tu à sa façon d’établir un rapprochement entre ton travail et l’art brut ?

Je pense que je le vis un peu comme Pascal quand on le pousse de ce coté là. Je ne vais pas reprendre ce que disait André Breton, « il n’y a pas plus d’art des fous qu’il n’y a d’art des malades du genou ». Vis à vis des véritables artistes d’art brut, c’est un peu exagéré de m’honorer d’une telle appartenance. Ce n’est peut etre pas tout à fait une erreur non plus, puisque mon travail est exutoire et qu’il est une seconde respiration.

C’est le titre de l’entrentien avec Jean Yves lacroix dans les Carnets Nomades…
Oui. On parle d’art singulier, d’art de la singularité, mais n’est-ce pas le cas de toute forme de création véritable ? Gérard Lattier, dont une importante exposition vient de se terminer à Nîmes, a lui aussi été qualifé d’artiste brut.

Par contre, Gérard Lattier s’en défend, contrairement à toi.

Même autour de moi, au musée Carré d’Art, on considère que ce que je fais, c’est de l’art brut. C’est rassurant sans doute. Ca me donne une sorte d’immunité, c’est mon immunité carnavalesque.

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Cela te protège sur ton lieu de travail ?

Pas seulement sur mon lieu de travail, aussi dans la relation que j’ai avec les autres artistes. Je suis frappé par le syndrome du facteur cheval, donc cela m’évite bien des discussions et des histoires. Bien plus qu’à l’art brut, je dois de m’être mis au dessin -sur le tard – à Yves Reynier. Tous mes dessins sont indirectement un hommage à Yves Reynier, pas du tout comme un élève envers un professeur – je n’ai jamais été son élève. Mais parce qu’il m’a donné envie par son travail même. Cela a été et continue à être très important dans mon cheminement, dans la confiance que j’ai pris.

Un dernier mot sur cette performance et la manière dont tu la perçois ?

Je crois que Pascal aborde très sérieusement cette performance et tout le travail préparatoire, cette confrontation entre l’homme et la machine et son rôle de pygmalion un peu décalé, fragile. Et je pense que ce n’est pas un hasard si on s’est retrouvé sur cette collaboration avec Pascal. Il est quand même mon double astral – on est des frêres de route, même si on n’en est pas à Picasso/Braque ! Mais il y a des correspondances, une nécessité dans tout çà.

Présentation de la performance La vraie de vrai histoire du souffflle : http://droitdecites.org/2010/09/16/la-vraie-de-vrai-histoire-du-souffflle-performance-musicale-pascal-deleuze-macrosillons/

Entretien Pascal Deleuze et Dominique Balaÿ : http://droitdecites.org/2010/09/25/un-rendez-vous-droit-de-cites-avec-pascal-deleuze/

Entretien Philippe Pannetier et Dominique Balaÿ : http://droitdecites.org/2010/10/16/un-rendez-vous-droit-de-cites-avec-philippe-pannetier/

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