SHADOWTIME / Charles Bernstein

2011 février 2
Par Philippe BECK

Accéder aux articles de → La poésie qui vient / Philippe Beck, Sonore

traduit de l’américain par Juliette Valéry

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SHADOWTIME (TEMPS D’OMBRE)

Livret : Charles Bernstein

Musique : Brian Ferneyhough
Commande de la ville de Münich pour la MÜNCHENER BIENNALE

synopsis :http://epc.buffalo.edu/authors/bernstein/shadowtime/Synopsis-French.html

Scènes :
I. Anges nouveaux / Échecs passagers (Prologue)

Niveau 1 : Le conférencier
Niveau 2 : Radio (1940)
Niveau 3 : Temps de guerre (1940)
Niveau 4 : Temps de réflexion (Mémoire + Pensée) – Berlin, vers 1917
Niveau 5 : Cinq comptines pour Stefan Benjamin
Niveau 6 : Temps rédempteur (Triple exposé)
II. Les froissements d’ailes de Gabriel (instrumental) (Premier obstacle)
III. Doctrine de la similarité (13 canons)

1. Amphibolies I (Marcher lentement)
2. Soir de cendre
3. Ne pouvons traverser
4. Indissolubilité [Motetus absconditus]
5. Amphibolies II (Midi)
6. Dans la nuit (Mais même feu est lumineux)
7. Parfois
8. Anagrammatica
9. eau tel tué
10. Schein
11. Soirs de cendres
12. Amphibolies III (Épines)
13. Salut


IV. Opus contra naturam (Descente aux Enfers de Benjamin)
1. [sans titre]
2. Katabasis
V. Flaques d’obscurité (11 interrogatoires)
1. Trois bouches géantes
2. Goule sans tête
3. Figure à deux têtes de Karl Marx et Groucho Marx, avec Cerbère
4. Pie XII
5. Jeanne d’Arc
6. Baal Shem Tov déguisé en vampire
7. Adolf Hitler
8. Albert Einstein
9. Garde-frontière
10. Quatre Furies
11. Le Golem
VI. Sept tableaux vivants représentant l’Ange de l’histoire en Mélancolie (Second obstacle)
1. Laurier l’œil
2. Tensions
3. Haschisch à Marseille
4. D’après Heine

5. Une vérité et demie
6. Pas pouvoirs
7. Madame Moiselle et M. Moiselle
VII. Stèle pour un temps déchu (Solo pour Mélancolie en Ange de l’histoire)
[N.d.T. Comme indiqué dans les notes de l'auteur, ce livret est par endroits écrit suivant un certain nombre de contraintes formelles. La traduction respecte ces contraintes au mieux, forcée parfois de recourir à des compromis : il fallait souvent, en français, choisir entre le sens et la forme, tout en restituant une certaine musique. En accord avec l'auteur, j'ai choisi de privilégier le sens dans les cas où maintenir la forme à tout prix ne me paraissait mener qu'à des ersatz insatisfaisants, ou de maintenir la forme dans les cas où cela me paraissait s'imposer. Lorsque des textes sont cités dans les notes de Charles Bernstein, j'ai pris le parti de traduire d'après les versions anglaises qu'il avait choisies. Les Notes du Traducteur sont entre crochets.]

I. Anges nouveaux / Échecs passagers (Prologue)
Scène : Sur la frontière française à l’hôtel Fonda de Francia, Port-Bou, Espagne
Aux environs de minuit, 25 septembre 1940
Niveau 1 : Le conférencier
Selon Aristote, le mot “aveugle” ne peut s’appliquer aux hommes, aux taupes et aux pierres dans le même sens exactement. Scheler soutient que la certitude pragmatique de notre propre mort résulte de l’observation que le grand âge limite les possibilités qui nous sont offertes et qui souvent convergent vers la limite d’une seule possibilité ou d’aucune. La compréhension de l’Être se révèle au cœur même du fondement de notre finitude. L’ontologie est un index de la finitude. Une fois saisie, la finitude de l’existence fait entrer le Dasein dans la simplicité de son destin.
Niveau 2 : Radio (1940)
À l’arrière-plan / entrecoupées : bandes enregistrées retraitées / déformées émanant d’une radio (discours politiques allemands du moment, discours d’Ezra Pound à la radio, matériau radiophonique de WB)
Niveau 3 : Temps de guerre (1940)
L’aubergiste
Henny Gurland
Le docteur
Walter Benjamin
L’aubergiste :
J’ai le regret de vous informer
Herr Benjamin, Frau Gurland
mais je dois vous informer
Frau Gurland, Herr Benjamin
vous comprendrez
Herr Benjamin, Frau Gurland
c’est mon devoir de vous informer
Frau Gurland, Herr Benjamin
que vos visas de transit
Herr Benjamin, Frau Gurland
vos visas de transit
Frau Gurland, Herr Benjamin
ne sont pas valides
Herr Benjamin, Frau Gurland
vous ne pouvez pas voyager en Espagne.
Frau Gurland, Herr Benjamin
Vous et les vôtres
Herr Benjamin, Frau Gurland
vous devez retourner en France
Frau Gurland, Herr Benjamin
vous retournerez en France
Herr Benjamin, Frau Gurland
dans la matinée.
Henny Gurland :
Notre projet est de poursuivre
de poursuivre
jusqu’à Lisbonne
jusqu’à Lisbonne par le train
et de là en avion
en avion de Lisbonne
jusqu’en Amérique.
Nous continuerons
jusqu’en Amérique.
Nous ne souhaitons pas
rester en Espagne
ceci est pour nous
un lieu de transit
à partir duquel
nous poursuivrons
un lieu de transit
à partir duquel
nous poursuivrons
poursuivrons
jusqu’en Amérique.
Walter Benjamin :
Le temps s’écoule.
Les derniers grains
tombent du sablier
les uns puis un
un puis les uns.
Les grains tombent
du sablier
tout le temps dans le monde
un par un
compter les secondes
une par une par une par une.
Henny Gurland :
Nos papiers sont en règle.
Vérifiez à nouveau s’il vous plaît.
Nos papiers sont en règle.
On nous a dit
que ces visas de transit
garantissaient un passage sûr.
C’est ce qu’on nous a dit.
C’est ce que nous avons compris.
Un passage sûr à travers l’Espagne
est tout ce que nous voulons.
Nous avons marché si longtemps
à travers les montagnes
toute la journée
à travers les montagnes.
Tout ce que nous demandons c’est
ce qu’on nous a dit.
Seulement un passage sûr.
Nous sommes en route
pour l’Amérique.
Les Américains
ont dit
que nous pourrions y aller.
Nos papiers sont en règle.
Vérifiez à nouveau s’il vous plaît.
Tout ce que nous demandons c’est
ce qu’on nous a dit.
Pour l’Amérique
nous sommes en route
pour l’Amérique.
WB :
Écoutez le compte qui s’épuise
1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 10
maintenant arrêtez et une fois de plus
1, 3, 2, 4, 8, 5, 10, 6, 7, 9
un autre arrêt, encore
9, 6, 4, 5, 8, 3, 2, 7, 1, 10.
L’aubergiste :
Nous sommes une nation de lois
Herr Benjamin, Frau Gurland
et une nation de lois
Frau Gurland, Herr Benjamin
ne fait pas d’exceptions.
Herr Benjamin, Frau Gurland
Pas d’exceptions.
Frau Gurland, Herr Benjamin
Les exceptions
Herr Benjamin, Frau Gurland
bafouent
Frau Gurland, Herr Benjamin
elles bafouent
Herr Benjamin, Frau Gurland
ce que nous tenons
Frau Gurland, Herr Benjamin
nous tenons
Herr Benjamin, Frau Gurland
pour le plus sacré.
Frau Gurland, Herr Benjamin
Je fais mon devoir
Herr Benjamin, Frau Gurland
en observant les règles
Frau Gurland, Herr Benjamin
de ma conscience
Herr Benjamin, Frau Gurland
et de l’État.
Frau Gurland, Herr Benjamin
Car cela
Herr Benjamin, Frau Gurland
est ce que je tiens
Frau Gurland, Herr Benjamin
pour le plus haut,
Herr Benjamin, Frau Gurland
le plus sacré.
Frau Gurland, Herr Benjamin
Je n’attends pas de vous
Herr Benjamin, Frau Gurland
qui n’avez pas d’État
Frau Gurland, Herr Benjamin
pas de pays qui soit le vôtre
Herr Benjamin, Frau Gurland
que vous compreniez
Frau Gurland, Herr Benjamin
que ceci est mon devoir
Herr Benjamin, Frau Gurland
mon devoir sacré
Frau Gurland, Herr Benjamin
envers Dieu et mon pays
Herr Benjamin, Frau Gurland.
WB :
Aucune issue. Aucune
route à poursuivre.
Faites vos jeux
faites vos jeux à présent.
Placez vos jetons
sur les espaces
entre
les numéros
et la bille
va pour sûr
tomber
d’un côté ou de l’autre.
Faites vos jeux
faites vos jeux à présent
rouge ou noir
faites vos jeux
dans les espaces.
Dernière chance.
Aucune issue.
Aucune route à
poursuivre.
Regardez à présent
la bille roule
tout autour
tout autour.
Aucune issue.
Le gagnant
celui qui survit
pour raconter l’histoire.
Henny Gurland :
Mais s’il vous plaît, ne pouvez-vous pas
ne pouvez-vous pas
ne pouvez-vous pas s’il vous plaît
contacter le consulat américain.
N’avez-vous
aucune décence ?
Le consulat américain nous aidera.
Nos papiers sont en règle.
Vérifiez encore s’il vous plaît.
Nous avons un passage sûr.
On nous a dit
que ces visas de transit
garantiraient un passage sûr.
Ce qu’on nous a dit.
Ce que nous avons compris.
Aucune décence.
N’avez-vous, aucune,
aucune décence ?
WB (comptant) :
Chaque minute je compte
tous les quatre nombres jusqu’à 360
et puis à rebours jusqu’à zéro
à rebours jusqu’à maintenant.
Je compte pour perdre la notion de l’heure
mais l’heure ne se perd jamais.
Puis à rebours jusqu’à zéro
à rebours jusqu’à maintenant.
J’entends le tic-tac de l’horloge
le tic-tac de l’horloge
comme si j’étais
de l’autre côté du temps
à l’observer.
L’aubergiste :
Herr Benjamin, Frau Gurland
Je dois vous informer
Frau Gurland, Herr Benjamin
vous comprendrez
Herr Benjamin, Frau Gurland
c’est mon devoir de vous informer
Frau Gurland, Herr Benjamin
nous avons appelé le consulat américain
Herr Benjamin, Frau Gurland
mais ils n’interviendront pas.
Frau Gurland, Herr Benjamin
c’est mon devoir de vous informer
Herr Benjamin, Frau Gurland
même les Américains reconnaissent
Frau Gurland, Herr Benjamin
la règle de la loi
Herr Benjamin, Frau Gurland
comme base de la civilisation.
Le docteur (écoute le rythme cardiaque : son d’un pouls erratique) :
Le cœur de Señor Benjamin
est faible
le pouls irrégulier.
Henny Gurland :
Pendant le voyage…
le rythme de sa marche…
nous allions durant dix minutes
puis une d’arrêt…
toute la journée nous poursuivions
ainsi, dix minutes de progression,
une minute d’arrêt
nous allions
ainsi
une minute d’arrêt
dix minutes de progression
pendant le voyage
toute la journée
le rythme de sa marche
nous poursuivions
puis une d’arrêt
ainsi
le rythme
dix minutes de progression
pendant le voyage
toute la journée
ainsi
nous poursuivions
puis une d’arrêt
une d’arrêt
ainsi
le rythme
Le docteur :
Señor Benjamin doit se reposer ce soir.
Je reviendrai demain contrôler son état de santé.
J’ai fait tout mon possible jusqu’ici.
Bonne nuit.
WB :
L’avenir paraît certain
certain
de continuer
sans nous
L’avenir paraît certain
de continuer
continuer
l’avenir paraît
continuer
sans nous
l’avenir certain
paraît certain
d’aller
sans nous.
Niveau 4 : Temps de réflexion (Mémoire + Pensée) – Berlin, vers 1917

Dora Kellner (plus tard Dora Benjamin)
Le jeune Walter Benjamin
Kellner :
La pauvreté de la vie d’étudiant
fabrique pour les riches
un ordre de conformité
qui met en danger même les morts.
WB jeune :
Notre tâche est de libérer l’avenir
de son existence déformée
dans le ventre du présent.
Kellner :
Tu ne peux rien faire d’utile
avant de découvrir tes propres impératifs
les commandements qui feront
les exigences suprêmes de ta vie.
WB jeune :
C’est seulement par égard pour les désespérés
qu’on nous a donné espoir.
Kellner :
Et sommes-nous les désespérés
ou ceux à qui on a donné espoir ?
WB jeune :
Il n’y a pas que les femmes
qui se prostituent.
Kellner :
Soit tout le monde
est prostitué
soit personne.
WB jeune :
Nous le sommes tous
car nous sommes tous
objets et sujets
de culture.
Kellner :
Et Éros…
WB jeune :
Éros est le dieu…
Kellner :
le plus hostile à la culture.
WB jeune :
Mais même Éros peut être perverti.
Même Éros peut servir la culture.
Kellner :
Et l’émotion ?
Parle-moi de l’émotion.
Comment elle augmente et serpente
et vacille et décline,
comment elle est là
puis disparaît
ou se transforme
en ce qui n’avait jamais été là
auparavant ?
WB jeune :
Plus profondément
l’émotion
se comprend elle-même,
plus
elle est comprise
comme une transition.
L’émotion
est la
trace
d’un
moment
dans le temps.
Elle
ne signifie
jamais
une
fin.
Kellner :
Je serre fort
mais ne trouve
dans mes bras
que
le passé.
WB jeune :
Les larmes qui remplissent tes yeux
les privent du monde physique.
Car ce qui apparaît aujourd’hui
n’a jamais été avant
et est déjà parti
quand tu y réfléchis.
Kellner :
Il est tôt le matin…
WB jeune :
et la mer gronde…
Kellner :
de l’autre côté de la fenêtre.
Niveau 5 : Cinq comptines pour Stefan Benjamin
Quatre enfants
Sautez par-dessus les bâtons
Sautez par-dessus les murs
Mais mieux vaut être sûrs
De ne pas vous briser les os
En plein cafard
Debout dans la mare
Dites à vos mères
De vous ramener à la maison
Idiots que vous êtes, idiots que nous sommes
Le chat a attrapé vos langues
Ne me le reprochez pas
Sens dessus dessous pas dessous dessus
Notre voisin est dans la remise
À boire du sang comme du gin
Battez des ailes
Contre les étoiles
Vous tomberez quand même
Qui que vous soyez
Niveau 6 : Temps rédempteur (Triple exposé)
Première partie
Gershom Scholem
WB
WB :
Une caractéristique
De l’écriture philosophique
Est qu’elle doit
Continuellement affronter des questions
De représentation
Scholem :
Il y a 49
Couches de signification
Dans chaque passage
Du Talmud
WB :
Le langage en soi, c’est le texte
Que nous interprétons
Et qui nous interprète.
Scholem :
Es-tu prêt à être le nouveau Rashi
Élever le commentaire à de nouvelles hauteurs
De manière que l’art de la critique
Devienne un processus sacré
Qui déclenche des étincelles à l’intérieur des mots ?
WB :
La critique ne peut se limiter aux lettres
Mais doit aussi affronter
Ce qui anime les lettres
Scholem :
Et comment pouvons-nous saisir
Ce qui anime les lettres ?
WB :
Il ne suffit jamais de saisir
Il s’agit aussi d’être aux prises
Scholem :
Veux-tu dire mettre en procès la divinité ?
WB :
Je suis le plaignant
Qui va mettre la divinité en procès
Pour rupture de contrat.
Car Dieu a promis un Messie
Mais aucun Messie ne vient
Scholem :
Ne vient à qui ?
Qui peut dire
Comment la présence du Messie
Rayonne
Ou comment elle est cachée ?
WB :
Je parle du Messie dont le poète
A le sens sans le nommer, que le peintre
Ressent sans le voir, que le compositeur
Entend sans le noter, que le philosophe
Suppose sans le connaître
Scholem :
Et par quelle cour le Divin peut-il être jugé ?
WB :
Par la cour de la critique
Scholem :
Et qui peut juger l’Indicible ?
WB :
Seulement les vivants qui vivent dans son ombre
Scholem :
Et quoi si les vivants refusent de déclarer coupable
Ce qu’ils ont encore à connaître
WB :
Si nous ne pouvons déclarer Dieu coupable
Alors inculpons la bourgeoisie
Car ils promettent une utopie
Qui ne vient jamais, exploitant
Chacun selon sa capacité
À être exploité, faisant de la marchandise
De tout ce qui aurait pu être
Étincelles d’espoir.
Scholem :
Métaphysique et matérialisme
Sont les cartes dans ton jeu de bonneteau
Et tu es le Roi Aventurier
De l’Ambiguïté et de l’Obscurité
Écumant les profits textuels
Tirés des fragments que tu as fait briller
WB :
Je sais que mes indécisions
À double sens
Fabriquent d’étranges connexions
Je vais à fond dans une direction
Puis arc-boute ma pensée
Contre elle-même, un arc attendant
À jamais sa flèche
Scholem :
L’auto-déception ne peut mener qu’au suicide
WB :
Mieux vaut un mauvais révolutionnaire
Qu’un bon bourgeois
Scholem :
Cependant je perçois la méthode
Qui refuse d’être contrainte
Par tout ce qui diminue la pensée
WB :
Une manière de penser
Hors des cercles vicieux
Qui nous enterrent vivants et nous rendent
Sourds jusqu’à la mort même
Scholem :
C’est pourquoi nous chantons les lamentations.
WB :
Mais comment le langage peut-il se réaliser
Comme deuil ?
Scholem :
Ce n’est pas l’expression extérieure
Mais le processus interne
WB :
Alors le deuil est une sorte d’écoute
Où les morts chantent pour nous
Et même les vivants disent leur histoire.
·
Deuxième partie
Hölderlin (qui apparaît aussi en pseudo-Benjamin et en Scardanelli)
WB
WB :
Dans le contexte d’une densité poétique
Toute figure acquiert une identité
Hölderlin :
Proche
Et difficile à saisir
WB :
L’impénétrabilité d’une relation résiste
À tout mode de compréhension
Autre que celui de la sensation
Hölderlin :
Ton pied, ne marche-t-il pas
Sur ce qui est vrai, comme sur des tapis ?
WB :
Le poétisé, qui est identique à la vie -
Hölderlin :
Tu es un cerf solitaire.
Ta timidité est ta manière
De pénétrer dans le monde.
C’est là ton courage.
WB :
Et après ? Qu’est-ce qui attend ?
Hölderlin :
Rien n’attend
Que l’espace immobile
Entre les choses
Auxquelles tu t’abandonnes
Comme le chant
WB :
La mort un voile
Qui ouvre
Sur un vide
Hölderlin :
Dans lequel le divin
Se rassemble
WB :
Radieusement poreux
Hölderlin :
Sacrément sobre
WB :
Mais la beauté
N’est jamais dans la levée
D’un voile.
Elle est le secret
De son dépliement
Hölderlin :
Les vivants -
Beaucoup d’entre eux -
Ne sont-ils pas connus de toi ?
WB :
Ce qui est vivant
Ne peut être perçu
Qu’au moyen
De ce qui ne l’est pas.
Les morts parlent
Mais seuls les vivants
Les entendent.
Hölderlin :
Retourner, prendre sa forme propre, rentrer chez soi -

Notes :
Le texte du Niveau 1, pour le Conférencier, est de Brian Ferneyhough.

Les comptines pour enfants dans la cinquième strate sont dédiées au fils de Benjamin, Stefan (né en 1918). Dans la suite de dialogues de la sixième strate, Scardanelli est un personnage alternatif pour Hölderlin ; Hölderlin s’est servi de ce pseudonyme pour ses poèmes écrits dans la tour de Tübingen.

Source biographique : Walter Benjamin: A Biography par Momme Brodersen, traduit en anglais par Malcolm R. Green & Ingrida Ligers (London: Verso, 1996).

II. Les froissements d’ailes de Gabriel (instrumental)

Notes :
“Angelus Novus”  (“Ange nouveau”) est le titre d’un tableau de Paul Klee de 1910 acheté par Benjamin en 1921. Cette même année, Benjamin projeta d’utiliser le titre pour une revue qui ne vit jamais le jour. Cette image revient dans les Scènes VI et VII en tant qu’“Ange de l’Histoire”. Benjamin commente le tableau dans « Sur le concept d’histoire » :
Mon aile est prête à battre
mais je serais heureux de rentrer chez moi
devrais-je rester jusqu’à la fin des temps
que je serais toujours aussi désespéré
- Gershom Scholem [d'après une traduction anglaise de Richard Sieburth, “Greetings from Angelus"] 
 
Il existe un tableau de Klee intitulé Angelus Novus. Il représente un ange qui semble sur le point de s’éloigner de quelque chose qu’il contemple fixement. Ses yeux sont écarquillés, sa bouche ouverte, ses ailes déployées. C’est l’aspect que doit avoir l’ange de l’histoire. Son visage est tourné vers le passé. Où un enchaînement d’événements se présente à nous, il ne voit qu’une seule et unique catastrophe qui ne cesse d’empiler décombres sur décombres et les jette à ses pieds. L’ange voudrait rester, réveiller les morts et reconstituer ce qui a été désintégré. Mais une tempête souffle du paradis ; ses ailes y sont prises avec une telle violence que l’ange ne peut plus les refermer. Cette tempête le propulse irrésistiblement vers l’avenir auquel il tourne le dos, tandis que la pile de débris devant lui grandit vers le ciel. Ce que nous appelons progrès est cette tempête.
- extrait du texte de Walter Benjamin de 1940, « Sur le concept d’histoire », Gesammelte Schriften (Frankfurt am Main: SuhrkampVerlag, 1974), I:691-704. [D'après la traduction de Harry Zohn, in Walter Benjamin, Selected Writings, Vol. 4: 1938-1940 (Cambridge: Harvard University Press, 2003), 392-93.] Le poème de Scholem sur la peinture de Klee a été écrit pour le vingt-neuvième anniversaire de Benjamin – le 15 juillet 1921. La traduction de Sieburth est tirée du livre Gershom Scholem, The Fullness of Time: Poems (Jerusalem: Ibis Editions, 2003).

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III. Doctrine de la similarité (13 canons)

1. Amphibolies I (Marcher lentement)

Marcher lentement
et sauter vite
par-dessus
les chemins dans
les
ronces. Les
épines sont les points d’une
carte
qui t’attirent
derrière les regards où les
ombres sont plus
denses à
midi.

·

Mentait sans mandat
mais osait battre
prétendu
les châssis loin
des
fanges. Les
badines sont les lois d’une
faille
réaliste
rappel des remords sourds les
larmes qu’on brûle
dansaient
vite.

·

Rébellion maussade
essor très fric
parvenu
plaie soudain cendre
et
errance. Les
échines sont des liens lune
calme
(muscade)
de fieffés renards à coller
abandon bu
prends ça
fini.

2. Soir de cendre

Les feuilles s’assombrissent avant que les arbres soient frappés de lumière.

3. Ne pouvons traverser

Quand le changement dans l’air est passé
Des bouffées de peur prennent le pas
Pas besoin de consolation
Juste un billet de retour

Ça fait si longtemps
Les mots ne peuvent nous consoler
Où il y a de la peine
Nous ne pouvons pas traverser

Un chant monte
Ne peut trouver le repos
Nous ne pouvons pas traverser
Donnez-nous les mots

Trop longtemps, c’était
Et le bruit s’arrête
Trop longtemps dans la peine
Ne pouvons traverser

Un chant monte
Ne peut trouver le repos
Nous ne pouvons pas traverser
Donnez-nous les mots

Connu un homme
N’avait pas de langue
Marchait dans le brouillard
Jusqu’à la fin du brouillard

Ça fait si longtemps
Les mots ne peuvent nous consoler
Où il y a de la peine
Nous ne pouvons pas traverser

Nos âmes ne sont pas à louer
Notre perte n’est pas à vendre
Nous construirons un palais de larmes et de sang
Sur les terres de notre douleur qui dure

Ça fait si longtemps
Les mots ne peuvent nous consoler
Où il y a de la peine
Nous ne pouvons pas traverser

Un chant monte
Ne peut trouver le repos
Nous ne pouvons pas traverser
Donnez-nous les mots

Chant qui monte
Ne trouve pas les mots
Ne pouvons traverser
Ne pouvons traverser

4. Indissolubilité [Motetus absconditus]

Il n’y a pas de solution à la question si la question devient la solution.
Marcher longtemps réduit l’insolubilité évidente de tout mimétisme.
Tandis que les réponses se présentent comme ceci ou cela
Il ne s’ensuit pas que l’étape suivante est de dire les deux / et ou soit l’un / soit l’autre.
Ne repense pas simplement le problème repense ce qui exclut la question.
Ce n’est jamais simplement une affaire d’identification mais de récognition ou re-figuration.
Ce n’est jamais simplement une affaire de récognition ou re-figuration mais de rédemption par résistance.

Empire de larmes dilution de l’affection seule la fiction divine l’incursion
Trembler semblant de fuir la rétractile idée existante de mon doute oasis
Torticolis repense ce présent homme de kitsch ou de catch
Innocence oui pas squelette à psy tenté de vivre laideur et vouloir sans loi mordre
Noir dense passe amplement le trouble elle me passe requiem luxe latex pion
Renégat mais sans piment tue ma phrase d’infantilisation mes heures comme mission ou récupération
Renégat né sans plaie manque une affreuse récupération ou infantilisation m’aide l’exemption par insistance.

5. Amphibolies II (Midi)

midi
à denses
plus sombres sont
les où les regards derrière
t’attirent qui
carte
d’un point les épines sont
les ronces
les
dans les chemins
par-dessus
vite sauter et
lentement marcher.

6. Dans la nuit (Mais même feu est lumineux)

Mais il fait froid toujours
même avec le
feu qui n’
est jamais assez
lumineux pour voir.

7. Parfois

Parfois
tu brûles un livre car
il fait froid
et il faut du feu
pour te réchauffer
et
parfois
tu lis un
livre pour la même raison.
Non pas une théorie de la lecture
il s’agit ici de survivre
à un endroit particulier ou
une époque particulière.
Ce n’est pas
parce que
tu es trop fatigué d’apprendre
mais ce que ça veut dire mourir
à un moment particulier dans
un espace particulier.

·

tu es trop fatigué d’apprendre
une époque particulière
un espace particulier
il fait froid
il s’agit ici de survivre
tu lis un
à un endroit particulier ou
non pas une théorie de la lecture
mais ce que ça veut dire mourir
et il faut du feu
livre pour la même raison
à un moment particulier dans
Ce n’est pas
pour te réchauffer
parce que
parfois
tu brûles un livre car
et
parfois

8. Anagrammatica

Je suis un Juif de grange prêtée
Un bijou résidu de menthe
Un Juif de grange qui se fond
Un Juif de location embaumé
Un agneau juif en stage
Juif manteau de cerveau
Juif mental du cerveau
Une gemme internée qui hurle
Auberge Juifs Arabes confondus
Juif qui pleure sa mère à l’intérieur
Juif de lin rat de grange
Alternative : Juif IBM
Moi Juif bronzé couru libre
Baume à l’intérieur des Juifs
Juif Lénine boum rat
Auberge du Juif larme de baume
Juif de Berlin en son âme

9. eau tel tué

pût eau tel tué pût tel tué pût lie son mal bat tel
les feu eau pré tel tué eut lui tel ève tel glu les
psy tel feu sol tel toc tel tir œil tel eut lui tel
ève toc eau pût eau mal bat pût tel non nie tel les
œil agi tel les pût tel les pût pas tel pût ire non
tel bat bec ire tel bat non bec ire tel eut air ire
lui tel ève tel tué bat tir car ami bat car ami son
est car ami son pop tic tel bon vif tel tir eau bon
bah tel bah fat bec hop car ire lui tel tir eau bon
pût eau son tir art son est les son est les ses car
lux non nie tel gag tir les œil agi sub tel uni peu
jeu fin eau foc tel tag las fat tel nos agi pas âme
tel vol tel sub top tic fun tel non nie pop bon arc
tel gai son bon tel les nos tel les fat tel las tel
sis tel bah tic ire tic son tic tel les rat feu nie
tel tué rut tel eau tag vit tic œil tel sol tel mur
tel non tel eau ire tel tué son tel blé uni las uni
tel hit tel sac lie air les son âme son car lux tel
gît tel ami bob tel eau rab tel bah tel tué ami tel
toc son vol tel sub top tic fun tel blé est eau tel
eau gît air ire tel bah tel glu tel rab tel bob tel
blé tel ire arc tel les fat ému tel les nos tué rut
zen vue tel les bal las tel tôt tel fui car ode ses
agi sis agi non une air lui tel ève lui tel lui ève
lui ève lui ève big rat tel bah tel âme tué vue mal
bat rab tel bob tel bon orb vol tel sol pas air lux

10. Schein

Pas de crime comme la
flamme dans un espace entre
flamme et blâme

·

Aucune flamme comme la mienne entre sens et histoire. Pas d’espace
comme la rime entre flamme et figure. Aucune rime comme le
lien entre temps et mémoire.

11. Soirs de cendres

Les cieux s’assombrissent avant que les arbres soient frappés pleine lumière

12. Amphibolies III (Épines)

Midi
dense à
ombres sont plus
derrière les regards où les
qui t’attirent
carte
épines sont les points d’une
ronce. Les
les
les chemins dans
par-dessus
et sauter vite
marcher lentement.

13. Salut

Le blanc voile de notre âme (gage)
Le blanc mal de notre voile (vole)
L’âme blanche de notre mal (sale)

Notes :
13 Canons
Le titre vient de “Die Lehre Von Ähnlichkeit” [en anglais “Doctrine of the Similar”, Doctrine du similaire], essai publié par Benjamin en 1933 qui est une source-clé de l’opéra. Le texte est basé sur des nombres premiers, tant dans le nombre de lignes par strophe que dans le nombre de mots par vers.
1. “Amphibolies I (Marcher lentement)” (13) : 13 vers de 1, 2, 3 et 5 mots, suivis de deux séries de variantes.
2. “Soir de cendres” : 11 mots ; la variante pour “feuille” est “cieux” ; la variante pour “de” est “pleine”. Dans la version chantée, les sections 2 et 11 sont identiques : “Les cieux s’assombrissent avant que les feuilles soient frappées de lumière”.
3. “Ne pouvons traverser” (11) : 11 strophes.
4. “Indissolubilité [Motetus Absconditus]” (7) : 2 strophes de 7 vers. La seconde est une transposition (traduction) homophonique de la première.
5. “Amphibolies II (Midi)” (13) : 13 vers ; variantes de “Amphibolies I”.
6. “Dans la nuit (Mais même feu est lumineux)” (5) : 5 vers de 3 et 5 mots.
7. “Parfois” (19) : 19 vers de 1, 3, 5 et 7 mots, suivis d’une variante.
8. “Anagrammatica” (17): 17 vers (anagrammes de walterbenjamin [dans la version originale]).
9. “eau tel tué” (13) : 26 vers : 13 + 13. Traduction structurelle / homophonique de “Der und Die” d’Ernst Jandl. [Ici, pas de tentative d'homophonie en français mais un choix de mots de trois lettres au sens approchant.]
10. “Schein” (3) : 3 vers composés d’un nombre premier de mots, suivis d’une variante.
11. “Soirs de cendres” : 11 mots.
12. “Amphibolies III (Épines)” (13) : 13 vers.
13. “Salut” (3) : 3 vers, variations sur le dernier vers du poème de Mallarmé, “Salut” : “Le blanc souci de notre toile”.

IV. Opus contra naturam (Descente aux Enfers de Benjamin)

1.
Les ombres des objets sur les parois de la caverne sont-elles elles-mêmes des objets ?
Indécidable.

Les images lisent-elles les esprits ?
Insuffisance sémantique.

Alors pour quand, maintenant pour quelque quoi ou autre.
Donnée altérée.

Quelle est la racine cubique d’un contrefactuel ?
Une amande.

Formes palimpsestes, Dos fêlés,
Archives de l’antériorité, Codes vampiriques,
Cloche, livre et bougie.
Désormais indisponibles.

2. Katabasis

… de temps en temps à temps en temps …
… en et hors de …
… comme ainsi ainsi ainsi ainsi ainsi ainsi comme …
… scellé ou secoué …
… gifle ça …
… ou ça t’effacera …
… faites vos jeux entre les vides …
… est-ce réel, ou est-ce recadré …?
… enferme ça dans une boîte et cadre-le avec une tocante …
… arrête ça ou ça te brisera …
… empaille ça ou ça te piquera …
… te tordra …
… est-ce que ça fragmente ou est-ce moqueur …?
… t’écorchera …
… crève ça ou tu seras aspiré …
… arrête ça …
… te cognera …
… hors de …
… ou te taquera …
… comme ainsi …
… ainsi comme …
… ainsi quand … entre … à côté … le long de …
… toc toc qui est là ? ne demande pas ne dis pas qui sait …
… la réponse vient sous la forme d’une question, un écho à l’intérieur d’une
ombre emballée de cellophane …
… en gros l’histoire est dite.

Le texte de la première partie est de Brian Ferneyhough

V. Flaques d’obscurité (11 interrogatoires)

1. Trois bouches géantes
(Canon / Hétérophonie)

BG : L’avenir est-il un souvenir projeté dans le temps ou est-ce le passé qui est l’ombre d’un avenir qui n’arrive jamais ?

WB : L’avenir est la mémoire projetée dans le temps et le passé est la manière d’oublier de l’avenir.

BG : Pourquoi l’avenir doit-il être déjà inscrit dans le passé ?

WB : Seulement quand le temps s’arrête, seulement quand les écailles nous tombent des yeux, seulement quand l’histoire est finie, seulement quand les récits cessent de raconter, seulement quand le soleil se lève et se couche au même moment, seulement quand rien revient à rien, seulement quand nous ne regardons plus les étoiles mais sommes les étoiles…

BG : Pourquoi le passé ne passe-t-il jamais ?

WB : Le passé ne passe jamais mais nous lui passons par-dessus encore et toujours, en écoutant non pas ce qu’il dit mais les histoires creuses que nous racontons à son sujet.

2. Goule sans tête
(Motet isorythmique)

Te réveilles-tu d’un rêve ou te réveilles-tu dans un rêve ? Es-tu en train de te souvenir de tes rêves ou de rêver que tu as des souvenirs ?

[Pas de réponse de WB]

3. Figure à deux têtes de Karl Marx et Groucho Marx, avec Cerbère
(Hoquetus / Mélodrame)

Les deux Marx (Karl) : Est-il possible d’oublier sans se souvenir que l’on a oublié ?

WB : Enfant je prenais les a pour des q et les d pour des f. Je cherchais les signes entre les lettres. Plus tard je suis allé à l’université mais les lettres étaient remplacées par des voyelles que je n’arrivais jamais à prononcer. J’ai fait mon chemin et mon chemin m’a fait.

Les deux Marx (Groucho) : Est-il possible de se souvenir sans oublier ce dont on s’est souvenu ?

WB : La neige tombe fraîche mais elle est toujours salie, cependant c’est au crépuscule que mes pensées s’interrompent.

Les deux Marx (Groucho) : Dis le mot magique et gagne un tour gratuit à Alexanderplatz, dis la lettre magique et tout le monde redevient simplement ce que c’est. Un canard traversait la Strasse et le paon a dit Pourquoi un canard ? Pourquoi un lapin ? Pourquoi une pipe ? Pourquoi un carrousel ?

Les deux Marx (Karl) : Combien faut-il de paroles pour faire une épopée ? Combien faut-il d’épopées pour casser un œuf ? Combien faut-il d’œufs pour aller de Gand à Aix ?

WB : Emmène-moi derrière le décor et je te montrerai une autre scène et une autre encore, mais le petit homme dans la machine n’est plus là car il est parti travailler.

·

Cerbère :

Pourquoi un canard ?

Ne réponds pas si vite ou tout sera fini avant que tu aies pu dire Juden frei, Juden frei, ne peux pas me voir !

Nicht voreilig antworten, sonst wird alles vorbei sein, ehe du … sagen
kannst Juden frei, Juden frei, ne peux pas me voir !

Mehr Licht, oder ziehst du die Dunkelheit vor, mon petit kunst-maggot ?

Viens plus près, mais pas si près.

Viens tout près mais pas trop près.

Acércate pero no tanto.

Naeherertreten, aber nicht so nahe.

4. Pie XII
(Madrigal dramatique a due)

PXII : Pourquoi n’avez-vous pas pris un fusil pour les chasser hors de ce monde ?

WB : J’ai toujours maintenu qu’un minimum de réflexion vaut mieux qu’une quantité infinie de réajustements ultérieurs.

PXII : Pourquoi n’avez-vous pas essayé de frapper et tiré et sombré dans une flamme d’immolation transcendante ?

WB : L’âme n’est pas l’endroit pour un match de football.

PXII : Est-ce là la manière que Dieu a choisie de vous punir de vos péchés ?

WB : Même le chat qui dort hurle quand il a mal.

5. Jeanne d’Arc
(Chorale palimpseste)

Jeanne d’Arc : Si l’histoire ne dort jamais alors es-tu le démon de l’insomnie duquel nous sommes prisonniers pour toujours ? Pour toujours, est-ce une balle ou une… béquille ? En ne disant rien nous consignes-tu dans l’incertitude ou dans l’abjection ?

WB : (simultanément ou par-dessus) Si l’histoire ne dort jamais alors es-tu le démon de l’insomnie duquel nous sommes prisonniers pour toujours ? Pour toujours, est-ce une balle ou une… béquille ? En ne disant rien nous consignes-tu dans l’incertitude ou dans l’abjection ?

6. Baal Shem Tov déguisé en vampire
(Rébus)

BST : L’allégorie vaut-elle mieux que le symbolisme ?

WB : Non

BST : Le symbolisme vaut-il mieux que la reproduction ?

WB : Non

BST : La reproduction vaut-elle mieux que la tragédie ?

WB : Non

BST : La tragédie vaut-elle mieux que l’inquiétude ?

WB : Non

BST : L’inquiétude vaut-elle mieux que l’aversion ?

WB : Non

BST : L’aversion vaut-elle mieux que l’engagement ?

WB : Non

BST : L’engagement vaut-il mieux que le détachement ?

WB : Non

BST : Le détachement vaut-il mieux que l’assimilation ?

WB : Non

BST : L’assimilation vaut-elle mieux que l’éloignement ?

WB : Non

BST : L’éloignement vaut-il mieux que l’allégorie ?

WB : Non

BST : L’allégorie vaut-elle mieux que le symbolisme ?

WB : Non

BST : Le symbolisme vaut-il mieux que la reproduction ?

WB : Non

BST : La reproduction vaut-elle mieux que la tragédie ?

WB : Non

BST : La tragédie vaut-elle mieux que l’inquiétude ?

WB : Non

BST : L’inquiétude vaut-elle mieux que l’aversion ?

WB : Non

BST : L’aversion vaut-elle mieux que l’engagement ?

WB : Non

BST : L’engagement vaut-il mieux que le détachement ?

WB : Non

BST : Le détachement vaut-il mieux que l’assimilation ?

WB : Non

BST : L’assimilation vaut-elle mieux que l’éloignement ?

WB : Non

BST : L’éloignement vaut-il mieux que l’allégorie ?

WB : Non

(boucle : retour au début)

7. Adolf Hitler
(Rondo)

AH : Peux-tu aller nulle part ? Être aucun endroit ? Entrer dans rien ? Peux-tu tenir l’air ? Peux-tu être pétrifié par les seules transitions ? Peux-tu embrasser l’absence de but ? Incarner l’éther ? T’aimer toi-même sans trouver quelqu’un d’autre ? Peux-tu être sourd à la nécessité et insensible à la sobriété ? Errer et ne pas être seul ? Être seul et ne pas t’étonner ?

WB (simultanément) : Aucun récit de ce qui arrive si tu dénies l’imprévu ou érodes la collocation d’aucun temps auquel retourner sans récit, submergé par l’énonciation d’équations déplacées. Noie le bateau et la mer passe par-dessus les vagues. Échoue le bateau et une brindille fait retourner au commencement – le commencement que tu n’as jamais connu que pour chuter, stupide de dire autrement que scruter.

8. Albert Einstein
(Passacaille cum figuris in echo)

Quelle heure est-il à présent ? Quelle heure est-il à présent ? Quelle heure est-il à présent ? Quelle heure est-il à présent ? Quelle heure est-il à présent ? Quelle heure est-il à présent ? Quelle heure est-il à présent ? Quelle heure est-il à présent ? Quelle heure est-il à présent ? Quelle heure est-il à présent ? Quelle heure est-il à présent ? Quelle heure est-il à présent ? …

[pas de réponse de WB]

9. Garde-frontière
(Interlude pastoral)

GF : Nom ?

WB : Walter Benjamin

GF : Date de naissance ?

WB : 15 juillet 1892

GF : Adresse ?

WB : Indéterminée

GF : Formation ?

WB : Docteur en philosophie

GF : Emploi ?

WB : Indéterminé

GF : Race de la mère ?

WB : Réforme

GF : Race du père ?

WB : Marchand

10. Quatre Furies
(Fugato)

Chœur : Que doit-il être fait ?

WB : La lumière tombe dans des flaques d’obscurité. Je n’arrive plus à la trouver.

11. Le Golem
(Quodlibet / Abgesangszena)

Le Golem : Infantibicia oag reboo nebullia sob expleanur gendithany ?

WB : Si ce n’est pas en courant alors en marchant si pas en marchant alors en grimpant si pas en grimpant alors en glissant si pas en glissant alors en restant immobile.

Le Golem : Aulobby forsbick fenump inscriprit eggibus murmertz ugum veh egbit vorum ?

WB : Laisse-les seuls et ils vont rentrer à la maison ou bricoler jusqu’à ce que le matin ne revienne pas.

Le Golem : Phiantiup okum truggy do vestidat doorusium uya ?

WB : Ni en compagnie de ceux que tu ne connais pas du tout ni en compagnie de ceux que tu connais trop bien.

Le Golem : Feefa, feega oow iggly ?

WB : Si je me soumets je meurs.

Le Golem : Oraasamay dodofelliu ferumptious ?

WB : La rue n’est ni à l’intérieur ni à l’extérieur, comme les pierres roulent quand tu les jettes du haut de la colline et le nom sur la porte dit personne à la maison.

Le Golem : Fogum, fogum are be gridit etsey ?

WB : D’abord tu connais cela, puis plus. C’est quand tu commences à trouver.

Le Golem : Felum nevisier obit entripier ? Acker muh oblium vodobillium seraybit illium ? Illium squapos meta ? Fundodio inderrfolk oleptic fundy ?

WB : Keine Kaddish wird man sagen.

Notes :
Le vers final de cette scène est du poète postromantique juif allemand Heinrich (né Harry) Heine (1797-1856), dont l’œuvre a été souvent censurée et, effectivement, interdite par les Nazis. Deux poèmes de Heine sont des éléments significatifs de la scène VI. Benjamin, tout en ne s’identifiant pas vraiment à l’œuvre de Heine, pensait en être un parent éloigné. Et à la fois Benjamin et Heine se sont trouvés en exil à Paris. Le vers pourrait être traduit ainsi : “Personne ne dira le Kaddish pour moi” : la lamentation d’un juif laïque, ou assimilé. Louis Zukofsky termine le deuxième mouvement de « A Poem Beginning ‘The’” par cette citation de Heine. [En français “Poème commençant 'la'”, traduit par Jacques Roubaud, revue Fin n°17, Paris, 2004.]

VI. Sept tableaux vivants représentant l’Ange de l’Histoire en Mélancolie (Second obstacle)

1. Laurier l’œil

Chaque nuit l’esprit rongé
Lorsqu’un bateau vermoulu hisse les voiles
À la fin du voyage la vue baisse
Où le voyage ne finit jamais

Un tirant si mince quelle amertume
Une ruine comme le Rhin qui
Arrache sa toison les meilleurs jours
Abandonnée à son éclat

L’étoile qui a brillé aspire à la lumière
La porte s’ouvre, barreaux éblouissants
La porte d’or de la colère se boursoufle
Cherche comète, les plis du cœur te trompent

Cherche comète, les plis du cœur te trompent
Et bois à un adieu stupide
Dont la maladresse se change
En tremblements de goudron à plumes

Passé au crible du climat
Se greffe à son sillage festonné
Quand l’étincelle enflamme le tissu
Et les cris ordonnent le jeu

Ce globe tourne, les vers subsistent
Une voile sans un soupir
Un chant sans personne qui chante
[Laurier voile, laurier l'œil]

2. Tensions

fiction furtive d’une oreille un jouet tabou qui nous crée

peur engendre plus de confiance jusqu’au prochain obstacle faux répit

pâle réconfort s’effrite à l’instant légendaire où disparaît la rosée

l’envie jaillit quand les volontés tombent sens mordant d’espoirs grotesques

diction glissante clôtures sapant l’affliction aucun sursaut dans les tentes

l’affection sirotée envoie l’impatience par-dessus les collines casquées chassées accablées

l’obsession manquée glisse un regard d’invite aux alentours fichés tatoués

friction-larmes réalité fabriquée pour grimace fuyante fermée de honte salie

poing courtisant l’étalage d’astuces quand la profondeur ricoche en amazone

singe du droit tordu nuance artistique discordante donne mixture totalement confuse

3. Haschisch à Marseille

Le pain est intonation
fil résistant
vrais jouets quel dédale
devient fil déroulant
une balle de pierre
vapeur moelleuse
où les impressions martiennes
courantes
en hésitations éprouvées

4. D’après Heine

Le capital c’est l’or des fous
Le travail c’est le brouillard plié
Il fait déjà nuit je dors
Le travail m’a fatigué

Au-dessus de mon cœur pousse un filet
Qui piège le rossignol épuisé
Il ne chante que l’histoire
Je l’entends même en dormant.

5. Une vérité et demie

Les semaines suivantes, nous prenons du retard. Un
Ours ne voit un cantaloup qu’à la
Station-service. L’espoir donne des plumes quand il
Perd ses antennes. La terre est un
Cireur de chaussures qui préfère le magenta. Juste au
Coin il y a un autre coin.
Juste au coin il y a un coron-
Er. Les fruits frais sont meilleurs que les py-
Jamas graisseux. La lumière est au plus loin de l’esprit quand le
Système d’exploitation est en panne. Une tasse
N’est pas toujours une tasse. L’argent est la
Racine de toute monnaie. Une maison sur une
Colline fait une bonne cible. La vérité est un fusil
Chargé d’un parachute. Ce qui brille fait loi.

6. Pas pouvoirs

si tu ne peux voir cela cela peut encore t’atteindre

tu ne peux voir si cela peut cela t’atteindre encore

ne peux si peut tu encore voir cela cela t’atteindre

voir cela encore t’atteindre tu ne peux cela peut si

cela encore si voir t’atteindre cela peut ne peux tu

cela tu cela peux si voir t’atteindre ne peut encore

(si tu cela peux si voir t’atteindre ne peut encore)

peut cela encore ne peux si tu cela t’atteindre voir

encore atteindre ne peux tu voir cela si cela tu peux

atteindre cela encore tu ne peux voir peux tu si cela

t’atteindre encore peut ne peux tu voir cela si cela

7.

Madame Moiselle et M. Moiselle
Sont sortis promener leur gazelle.
Le tigre dormait sur la machine à coudre
Les enfants se frottaient pour être bien propres.

Ondes de désir, flots de rumeur
Qui pour dire cela, qu’y-a-t-il à dire lequel
Si ce qui est est ainsi parce que
Ou si ce qui est n’est pas

Qui pour dire, quoi dire,
Si ce qui est n’est pas
Ou si ce qui est est ainsi parce que
Est ainsi parce que ce n’est pas

Notes :
Les sections 3 et 5 ont été abrégées pour la version orchestrée.

#1. Le plan sous-jacent du poème est une traduction homophonique de “Die Lorelei” de Heine (1823). Il y a eu plus de 25 adaptations musicales du poème de Heine. Les plus connues sont la version folklorique de Friedrich Silcher et la version lied de Franz Liszt. Mark Twain a écrit au sujet de la légende de Lorelei dans A Tramp Abroad [Un vagabond à l'étranger] et donné sa propre traduction du poème de Heine – “She combs with a comb that is golden, / And sings a weird refrain / That steeps in a deadly enchantment / The list’ner’s ravished brain.” [“Elle se peigne avec un peigne d'or / Et chante un refrain étrange / Qui plonge dans un enchantement mortel / L'esprit ravi de l'auditeur.”] Un des poèmes les plus obsédants de Sylvia Plath, “Lorelei,” met en œuvre une transformation radicale de la dynamique psychique et sexuelle du poème de Heine — “Sisters, your song / Bears a burden too weighty / For the whorled ear’s listening” [“Sœurs, votre chant / Supporte un fardeau trop lourd / Pour l'oreille captive qui écoute”]. À la fois Gershwin et The Pogues ont écrit des reprises de Lorelei. La légende commence habituellement par une fille cruellement abandonnée par son amant qui se jette dans le Rhin. Par quelque magie, au-delà des pouvoirs de l’entendement rationnel, la jeune fille noyée renaît sous les traits d’une sirène qui, dans les échos infinis de son chant, attire les pêcheurs vers leur ruine sur la falaise de Lorelei, sur fond de musique du fracas des vagues contre les rochers. Note : Dans la version mise en musique, le dernier vers [entre crochets] n’est pas récité. [La traduction française est celle du poème de Charles Bernstein, sans tentative d'homophonie sauf pour le titre]

#2. Dix vers de dix mots, chaque vers jouant avec les sonorités des précédents. Le premier vers est en partie dérivé de la suite de mots de la section 6, dont toutes les lettres peuvent être réassemblées pour faire “each ear’s sly fiction toy tutu I unlit” [transposé en “fiction furtive d'une oreille un jouet tabou qui nous crée”].

#3. “Haschisch à Marseille” est basé sur l’essai de Benjamin paru en 1932, traduit par Edmund Jephcott et paru dans Walter Benjamin: Selected Writings, Volume 2: 1927-1934 (Cambridge, Mass.: Harvard University Press, 1999), pp. 673-79. La représentation donne une version écourtée du texte original.

#4. Une réécriture du poème de Heine “Der Tod, das ist die kühle Nacht” -

Death is the Cool Night     La mort c’est la nuit fraîche

Death is the cool Night     La mort c’est la nuit fraîche
Life the muggy Day     La vie le jour moite
It’s dark already, I’m sleepy    Il fait déjà nuit, j’ai sommeil
Day’s made me tired     Le jour m’a fatigué

Over my bed grows a Tree    Au-dessus de mon lit pousse un arbre
Where sings the young Nightingale;   Où chante le jeune rossignol ;
She sings of only Love     Il ne chante que l’amour
I hear it even in Dream     Je l’entends même en rêve

[Traduction Charles Bernstein]

#5. J’emprunte le titre de ce double sonnet à la collection d’aphorismes de Karl Kraus. Les vingt-sept phrases (ou leur sous-ensemble) peuvent être réordonnées pour une extension ou un écho. La moitié seulement du poème créé pour le livret est incluse dans la version finale de l’opéra.

#6. Le second 10 x 10 ; le premier vers détermine le premier mot de chacun des vers suivants ; chaque vers utilise la même série de mots. Le sixième vers est répété, avec des variations bizarres.

.

.


Stèle pour un temps déchu

Solo pour
Mélancolie
en Ange de l’histoire

Première couche

Au moment où je
aussitôt que
je t’avais vu
pour la première fois
fait le voyage du retour
avec toi
de là d’où je venais
et les visages que j’avais vus
avaient disparu
incapable de retrouver
ce que j’avais connu
trop longtemps
au moment où tu
faisais le voyage du retour
avec moi
aussitôt que
nous nous sommes rencontrés
où tu es tombé
pour la première fois
à peine faire face
aux faits que j’ai vus
ce que j’avais connu
disparaissant toujours
et les endroits
que tu as vus
incapable de retrouver
ce qui est connu
puis parti
au moment où je
faisais le voyage du retour
avec toi
aussitôt que
je t’ai tenu
de là d’où je venais
pour la dernière fois
jamais faire face
aux faits que j’ai vus
ce que j’avais
oublié
maintenant chuchote
au moment où tu
aussitôt que
tu m’as touchée
la première fois
fait le voyage du retour
avec moi
vers où
je suis.

Tvòdlÿ-uxìs kanq’ otmì
V’xùq’iÿ-uxìs kanq’otmì
Çàv vu-desìvelotmiutvut
Vuq’çùq’iÿ-vun çisèli

Le blâme est un jeu d’enfant
auquel jouent des hommes
dans le tumulte
de leur malaise.

Tef-mux
Naf-johj
Nuvjis-vun vu-vmimòtmi
Vu jùnië-vu zi-dumfàdvotlit

Au-delà du désespoir
est l’indifférence
du non. Le naufrage
de l’arationnel
sur les rives du
promis. C’est là
que je
m’effondre, disparaissant
en déchirures [tears, teer], caché
dans les masques
de larmes [tears, tier]
du vainqueur.

Vu, ini-tomàmotu
Dev vuq’hàï-vun zo-jetotù
Vuq’ni vjisìgusi vi-hoxiòtmi

Le blâme un jeu d’enfant
Auquel jouent des hommes
Dans les bureaux
De leur mépris.

Vùq’uàv-oq’ ke-oq’-ùâv
‘Qìhojçus-inìn tjìf za-otuòm
òlië-çumùf hoq’ za-foslòtu

Au plus profond des cieux, haut dans les airs
J’ai dit à l’examinateur : j’ai  trouvé la clé
Une fois à l’entrée, la clé n’allait pas
J’en ai forgé une autre, elle s’est cassée

Il y a d’abord une chute, puis il y a un cadre
Si contrariant que tu le griffes jusqu’à le réduire en cendres
Perdre les batailles, gagner la guerre
S’enfoncer dans les sables mouvants quand ta moindre pensée est rare

Parfois regarder en arrière, parfois mettre le feu
Qui va juger ? Personne n’est au-dessus du désir.
Les singes que vous êtes, les anges que vous serez
Quand la vérité se fait coup de fouet, le langage mauvaise herbe

Xomhÿ-vun
Tq’esÿ-him vu-çièvotmi
Xis vu-otlì
Vu-g’mèmok

Je recule
désarmée, les yeux fixes.
Ceci est ma tâche :
n’imaginer aucun ensemble
à partir de tout ce qui a été désintégré.

Car l’à-présent est perdu, l’à-présent est
fêlé, l’à-présent est vide, l’à-présent
est cadré, l’à-présent est vécu,
l’à-présent est creux, l’à-présent
est fumé, l’à-présent est volé.

Et les anges nouveaux s’éteignent
comme les étincelles sur le charbon

Au moment où
aussitôt que
nous nous étions vus
pour la première fois
fait le voyage du retour ensemble
de là d’où nous venions.

Car l’à-présent est perdu
l’à-présent est gagné
l’à-présent est vide
l’à-présent est plein
l’à-présent est vécu
l’à-présent est creux
l’à-présent est fait
l’à-présent est pierre.

Deuxième couche
[possible à deux voix, alternant à chaque vers]

La meilleure image
d’une image
n’est pas une image
mais le négatif.
Le négatif représente
l’image
exactement comme je
te représente
sans jamais avoir vu
l’image
que tu vois
comme ton reflet.
Ce qui ne peut être vu
est néanmoins
appréhendé
même si je perds plus
que je ne retiens
au moment où
je recule
dans le temps vers
la fin du temps.
Restant immobile
je situe mal
l’image
de l’image
projetée dans les histoires
de la rune
du récit
à démêler
les fils
qui tiennent
les feuilles
disperser
la frise.
La meilleure image
d’une image
n’est pas l’image
mais son envers
qui redit les récits
jusqu’à ce qu’ils
se déplient
au bout du compte
même si je regrette
plus que je ne
ressemble
dans la chute
de mon incompréhension
inquiète.
Le négatif représente
l’image mieux
que l’image
au moment où je
te représente
sans
t’avoir jamais vu
ou jamais touché
alors qu’à présent tu tombes
de mes bras
dans l’immensité
de mon oubli insomniaque.

Traduit de l’américain par Juliette Valéry

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