Logique du romantisme : politique, cybernétique, industries

2011 février 3
Par Samuel ZARKA

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La critique c’est chic 3

Une Chronique paraissant le 3 de chaque mois. Elle a pour objet d’expliciter les significations objectives, donc non-conscientes, des arts scéniques actuels

Dans notre précédente chronique, nous proposions de considérer ce qui est produit actuellement comme art du point de vue d’une histoire hégélienne de l’Esprit. Aujourd’hui, nous apporterons quelques éléments d’éclairage sur le moment moderne du romantisme, avant d’en venir, avec la chronique suivante, à la problématique du romantisme institutionnel des arts contemporains.

Après la mort de dieu

L’aspiration de la subjectivité infinie, le christianisme en résolvait la limite charnelle, mortelle, finie, par la résurrection.

À la différence de la gloire, qui depuis l’Antiquité, est conçue comme immortalité historique du héros, la résurrection chrétienne est prosélyte : elle concerne tous les baptisés. Cela revient à reconnaître l’universalité de la subjectivité infinie, entendue comme personne.

Avec la Révolution de 89, et la crise métaphysique qui lui est corollaire, la problématique de la persévérance la subjectivité infinie doit trouver à se résoudre. L’esprit anti-religieux des Lumières contraint cette persévérance à s’effectuer à travers d’autres médiations qu’une religion chrétienne explicite. Nous l’écrivions : l’art, aussi bien que la politique, en sont des résolutions possibles.

Côté art, l’enjeu est le chant de la vérité. Laquelle se scinde en courants poétiques en opposition. Durant le XIXème siècle, les termes de cette opposition sont maintes fois incarnés, par exemple par Alphonse de Lamartine d’une part, et Jean-Baptiste Clément d’autre part. L’opposition politique se traduit dans la forme et le contenu du poème. Par le poème se laisse lire le conditionnement sociologique de l’aède.

Choix politique et poème entretiennent donc une relation cohérente, dont on pourrait déplier tous les aspects en s’arrêtant sur un exemple précis. Mais pour l’instant, notre objet est de reconstituer les dynamiques concernées dans leur généralité.

Cependant, côté politique, l’investissement est  dynamisé par cette nouveauté : le combat, assumé, pour l’universel. L’humanité, comme dit Jaurès. Lequel s’inscrit dans la perspective des fins explicitées par le marxisme, selon le développement de la proposition : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, il s’agit maintenant de le transformer » (Thèses sur Feuerbach). Ici, Marx et Engels n’expriment pas le point de vue du héros, mais celui d’une humanité, le prolétariat, prenant conscience du fait que ses chaînes sont des productions historiques, de même que son émancipation « ici bas » ne dépend pas de Dieu le père mais de son propre effort. Politique.

Cet effort est tendu vers l’idéal concret : la transformation concrète des rapports sociaux de production. Cet effort nie toute poétique qui prétendrait instituer son primat sur la réalisation de ce but. Dans ces conditions, le destin de la perpétuation vaille que vaille d’une telle poétique, alors que la Révolution gronde sous la fenêtre, est double : la Réaction ou la mort.

Double voie qui, du point de vue de la production du poème, est double impasse à l’invention de l’époque, l’émancipation universelle ici bas. Car cet accomplissement  dépossède le poème de l’universel réalisé. Il l’exproprie. Ce qui signifie la mort du poète, comme dépositaire d’une vérité fausse, pour qu’advienne l’accomplissement de cette émancipation universelle, qui trouve, si elle les trouve, les moyens de ses fins dans la politique.

Et pourtant… dans le feu de l’action, la contradiction entre poétique et politique n’est pas distinguée d’emblée par ses principaux dépositaires… Et, dans l’hésitation, le Mal, de Baudelaire, dans l’errance, l’Enfer, de Rimbaud.

La stase du politique dans le poétique

La stase, ou état de stase,
est un état de choses marqué par l’immobilité absolue,
que l’on oppose au déroulement normal des processus.

Le poétique ne s’abandonne pas nécessairement au principe de réalité. L’intoxication est trop charmante. Elle se module selon un éventail de postures.

Cet éventail correspond à ce que Boltanski et Chiapello ont appelé, dans Le Nouvel esprit du capitalisme (1999), la « critique artiste ». Tant que cette critique opère sur le plan du poème, elle exprime les significations effectives de la civilisation en réfaction. Toutes les significations immanentes à une structure historique déterminée peuvent être exprimées : c’est pourquoi les textes de Rimbaud sont encore jeunes.

L’art en général, la poésie en particulier, ont ce privilège d’expression. La vérité esthétique se fait jour dans le moment de réception, d’écoute, de regard, le moment d’autonomie de l’œuvre.

Mais cette vérité n’a pour essence que de révéler l’âme historique, et n’a aucune force de transformation. Le poète prend conscience qu’il n’est que fabrique de son impuissance. Et nous aurions pu intituler ce paragraphe : « De la poétique de l’impasse ».

Dans ce contexte, et sur le plan du sérieux de ses fins, l’art semble n’être plus que médiation de la déception. Si, à terme, elle ne détruit pas le poète, l’expérience déceptive peut alors produire un changement.

Si le poétique décide de passer dans le politique, il doit au préalable abandonner complètement ses procédés d’antan. Il doit passer au sérieux de la pratique révolutionnaire. On trouvera une occurrence de la tentative de cette opération chez Isidore Ducasse, après l’échec de l’expérience « Maldoror-Lautréamont » : dans les « Poésies ».

Mais le cas de Ducasse, par la radicalité de son abandon poétique, est le meilleur des cas, quoiqu’il soit sans suite. Autre décès précoce.

En effet, il en va autrement lorsque la « critique artiste » se survit comme pratique politique, mais sans s’être intégralement émancipée de ses fictions. Alors même qu’elle s’ « engage », la « critique artiste » est conservation du poétique au principe de sa pratique politique. C’est le « romantisme révolutionnaire ». L’anti-thèse du parcours tenté par Lautréamont.

Le poétique se dote alors pourtant d’une certaine efficacité : il développe le chromatisme du gauchisme. Par une désubstantialisation de son contenu, le poétique se précipite dans une pratique politique idéaliste. Le gauchisme est alors mièvre, ou déchaîné, il use de grands mots bardant un réformisme mou ou du terrorisme pour satisfaire ses fins extrêmistes. Les expressions de ce double courant perdurent tout du long du siècle des Révolutions, de l’Âge des extrêmes… et par la suite.

Le romantisme devenu gauchisme est nerf de l’illusion, maladie infantile, mais dangereuse, car elle sème la confusion dans le camp de l’émancipation. Ceci, parce que la « critique artiste » ne se défait pas de ses chimères. Au contraire, elle fait tout pour les préserver. Elle ne fait que jouer le jeu de son supposé contraire : la poésie qui veut se rétablir comme souveraine, valeur dernière, bien sacré, explicitement contre la lutte pour l’émancipation, celle de Jünger, Céline, Morand, Chardonne… dégénérant vers le pire, l’expression maximale de la réaction.

Si ces derniers, compromis avec le nazisme, doivent faire profil bas après-guerre, le romantisme politique de gauche, lui, poursuit son parcours. Dès la ratification officielle de la déréliction du projet stalinien (lors du Rapport Khrouchtchev), et à la faveur des grandes crises du capitalisme, cet idéalisme diversifie ses aspects à travers divers -ismes réactionnaires. Régionalisme, féminisme mondain, écologisme, ces courants politiques, apparaissent dans les années 1970, exprimant leurs volitions à représenter l’avenir. C’est en janvier dernier que, dans une réunion publique, Jacques Boutault, Maire Europe-Écologie du 2e arrondissement de Paris, déclare :  « les écologistes sont les communistes d’aujourd’hui »! [1]

En quittant son orbe, le poétique s’est donc transformé en effort, mais contre-révolutionnaire. C’est toute une poétique du déni entre les moyens et les fins qui s’est déclinée en pratiques complémentaires.

On voit s’asseoir Cohn-Bendit dans le fauteuil d’une grande salle, attendant que commence un spectacle de danse contemporaine « militante ».

Logique du poétique : il se dépasse lui-même

A ce point de notre enquête, faisons un pause, regardons en arrière le chemin parcouru. La  modernité politique a coïncidé avec une déréliction poétique, qui a supposé plusieurs choix possibles pour assurer la persévérance de la subjectivité infinie. Nous avons vu différentes options. Observons à présent ce qu’il en est plus près de nous. Nous distinguons alors plusieurs lignes de continuité du poétique, tel quel, ou métamorphosé dans une forme qui le dépasse, en conservant ses acquis véridiques.

Une première ligne de continuité procède de la conscience moderne du sens de l’art dans l’histoire : exprimer toutes les significations du monde. Jusqu’à cet acmé qu’est la conscience de la possibilité de produire un monde ordonné selon un ensemble de fins universelles. L’énoncé le plus général de ces fins est : liberté et bonheur. À partir de ces termes, on peut déduire l’égalité, comme condition politique d’effectivité de la liberté universelle. La fraternité en est le corollaire.

Une seconde ligne de continuité du poétique consiste en son auto-dépassement dans… le scientifique. Non seulement comme scientificité politique (le domaine des sciences sociales), mais comme scientificité en général, c’est-à-dire comme ensemble des théories visant à la production par l’homme de ses conditions d’existence. Soit : sciences sociales + sciences de la nature. Science dont les dynamiques pérennes sont contemporaines les unes des autres. Exemple : premièrement, le développement des forces productives tel qu’il détermine l’avènement du communisme international médiatise aussi les innovations physico-mathématiques à partir desquelles les sciences actuelles continuent de travailler (théorie de la relativité et physique quantique) ; deuxièmement, le progressisme politique du Conseil national de la Résistance s’effectue tandis que la cybernétique prend son essor. Ces synchronies n’impliquent évidemment pas une coïncidence non médiatisée sur le plan du concept. Mais elles sont trop massives et concernent des événements d’ampleur trop importante pour qu’on les ignore.

À ces progrès, il nous faudra aussi opposer les usages terroristes du développement des forces productives, leurs doubles noirs.

Une troisième ligne de transformation du poétique procède, paradoxalement, par la perpétuation du moment esthétique, comme expérience du mythe, selon les modalité du Beau et du Sublime. La principale dynamique de perpétuation de l’esthétique est portée par les industries culturelles. C’est alors une variation sempiternelle de significations typiques, tel que le mode de production et les rapports de production les déterminent. C’est un romantisme instrumental.

Ce dernier va croiser le concept de romantisme institutionnel, caractéristique de l’art contemporain, et que nous mentionnions dans notre première critique chic. Nous compléterons ce binôme prochainement avec celui de romantisme positif. Il s’agit chaque fois de la modalité d’un romantisme mort. Cela, au sens où la fin essentielle du romantisme, la perpétuation infinie de l’esprit, est déviée pour devenir moyen de l’accumulation capitaliste.

Les industries culturelles vont être un processus de très grande ampleur et conséquence sur le plan de la formation de la sensibilité. Face à cela, l’accompagnement du processus révolutionnaire par l’art, même si ce dernier peut être grand, n’a, comme cela a toujours été le cas, qu’une vertu marginale. Maïakovski, Aragon, Pasolini…

Ces trois lignes d’une perpétuation transformée des contenus de l’âme romantique forment un ensemble dynamique qu’il nous faut expliciter. Cependant, méthodologiquement contraints par la logique de la chose, nous devons au préalable aller au bout du programme du nous annoncions : conter l’histoire de l’art « Intéressant » sur ces dernières années, élucider au passage le contenu de l’inconscient chorégraphique.

Samuel Zarka

[1] Lors d’une réunion publique accueillant aussi André Chassaigne (PCF), Paris, janvier 2011.

 

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une histoire sociale et idéologique de l’art contemporain

 

‘art contemporain

 

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