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2011 février 27
Par Dominique BALAŸ

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OLGA KISSELEVA

A l’heure de Moscou

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Moscow Time, diner-performance, La Criée, Rennes, 21 Janvier 2011
Textes de Claire Staebler et Lisa Vapne
Comédiens : Karine Mazel et Pascal Duclermortier
Production La Criée, Rennes

Pendant ce diner-performance, le repas composé d’après les meilleures traditions de festivités soviétiques est servi.
La composition du repas est basée sur les recettes du « Le livre de l’alimentation délicieuse et saine », édité en 1952 et préfacé par Staline. Ce livre symbolise une étape importante pour la création d’une identité soviétique (et plus largement – une identité Est européenne) multinationale. Le nouvel empire communiste cherchait à exprimer par la cuisine l’amitié du peuple soviétique, car le livre était explicitement dédié à la cuisine des 15 républiques. « Le livre de l’alimentation délicieuse » et saine aspirait donc à refléter l’ambition totale de l’idéologie communiste (une salade appelée «l’amitié du peuple» était, depuis lors, au menu de nombreux restaurants soviétiques).
Tout au long du repas, les convives découvriront grâce aux textes joués par les « tamadas », les spécificités et la symbolique particulière de cette première cuisine « globalisée ».

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A l’heure de Moscou

Une performance d’Olga Kisseleva, dans le cadre du projet En Quête d’Identité
texte de Elena Sorokina


…La révolution a donné au peuple non seulement la liberté, mais aussi des biens matériels et la possibilité d’une vie aisée et cultivée.

J.V. Staline, Le livre de l’alimentation délicieuse et saine, 1952

Contrairement aux pays occidentaux et à l’art contemporain occidental, qui ont développé de nombreuses façons de définir et de discuter de l’identité, la définition soviétique de l’identité avait des limites claires : elle était collective, internationaliste et fondé sur la notion de classe – paysanne, ouvrière ou de l’intelligentsia. Ce n’est pas tant qu’une telle identité existait, elle devait être forgée via la propagande, les media, les institutions dédiées à l’éducation et l’art réaliste socialiste, dont la tâche principale n’était ni de plaire aux masses ni de développer les goûts de l’individu singulier mais de promouvoir un nouveau genre humain avec une nouvelle identité encore à venir.

En 1936, une nouvelle étape pour la création d’une identité soviétique multinationale fut franchie : Staline chargea Anastas Mikoyan, son commissaire à l’industrie agro-alimentaire, d’écrire un livre de cuisine. Puisque aucun marché n’existait dans les territoires soviétiques, le livre ne cherchait ni à augmenter la consommation du peuple soviétique, ni à insuffler une aura mythologique à certaines nourritures ou restaurants, ou à développer de nouvelles recettes créatives. Le nouvel empire communiste cherchait à exprimer par la cuisine l’amitié du peuple soviétique, car le livre était explicitement dédié à la cuisine des 15 républiques. Le livre de l’alimentation délicieuse et saine aspirait donc à refléter l’ambition totale de l’idéologie communiste (une salade appelée «l’amitié du peuple» était, depuis lors, au menu de nombreux restaurants soviétiques).

Certains spécialistes pensent que le livre fait référence à la structure du marxisme soviétique, qui est sciemment composé de trois parties principales : la philosophie allemande, l’économie politique anglaise et les théories socialistes utopiques françaises. La cuisine soviétique saine et délicieuse se composait également de trois parties : une première dédiée à la cuisine russe traditionnelle et une seconde aux plats des quinze Républiques. C’est la troisième partie qui posait un problème idéologique – elle n’était ni socialiste, ni populaire, il y était question de manière évidente mais pas clairement énoncée de la cuisine française.

Au départ, dans les années 1930, les soviétiques n’étaient pas favorables à la cuisine française ; elle était bien trop liée au passé tsariste, à l’exploitation de la classe ouvrière, et aux autres maux du capitalisme. Elle représentait tout ce qui était en contradiction avec l’identité soviétique qu’il restait encore à construire. De nombreux écrits sur ce sujet, rédigés par les directeurs de différents instituts technologiques pour l’industrie agro-alimentaire, appelaient à la mise à mort de la cuisine française et proclamaient de nouveaux modes de cuisine libérateurs. L’objectif était clair : libérer la femme aux fourneaux de cet esclavage au sein de la famille, collectiviser les repas et ainsi travailler à une identité collective pour tout le peuple soviétique. La nourriture faisait partie du processus de production et c’est ainsi que l’on devait l’aborder : de manière rationnelle, pragmatique et simple.

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Cependant, à côté du plus célèbre des plats, la salade Olivier, qui a survécu à des générations de tsars et de dirigeants du partie communiste, d’autres plats soviétiques célèbres ont gardé, bien que socialistes dans la forme et dans le contenu populaire, une histoire française. Par exemple, les côtelettes à la Kiev sont connues en Russie sous le nom de côtelettes à la volaille depuis le 18ème siècle. Bien plus spectaculaires sont les métamorphoses de la célèbre salade Olivier. A l’origine, elle était composée de gélinotte, de langue de veau, de caviar, de laitue, de queues de langouste et de câpres. On relate également d’autres ingrédients comme les truffes, les dés de gelée et le canard fumé. Quoi qu’il en soit, le plat ne contenait pas de pommes de terre ; qui est aujourd’hui l’ingrédient principal de la version actuelle de cette salade. Il devait y avoir un ou plusieurs saladiers en cristal rempli de salade Olivier à la mode soviétique lors de toute célébration officielle ou populaire. Analysons les ingrédients : des changements notoires ont été opérés. Au lieu du canard fumé, que préconisait M. Lucien Olivier à l’origine, du poulet faisait l’affaire, des carottes cuites remplaçaient les queues de langouste, ce qui permettait, simultanément, de démocratiser le plat et de préserver certaines de ses couleurs originelles. Les truffes, le caviar et les câpres disparaissaient du même coup. C’est ainsi qu’est né le plat le plus célèbre de la gastronomie soviétique : il n’avait presque plus rien en commun avec la décadence bourgeoise, mais présentait toujours fièrement son nom français.

La présentation de la salade Olivier et d’autres plats français à la soviétique par Olga Kisseleva dans le contexte de cette exposition a plusieurs objectifs. La nourriture n’est pas un sujet nouveau dans l’art : c’est un thème fréquemment utilisé par les artistes que ce soit en peinture, en photographie ou dans le cadre d’actions et de performances. Le travail d’Olga Kisseleva va au-delà de l’esthétique relationnelle (je pense à des projets connus comme ceux de Rikrit Tiravanija). Il se différencie également de La Sémiotique de la Cuisine de Martha Rosler. Son approche s’appuie sur le contexte et la recherche ; le choix des plats est l’élément crucial. Tous ceux qui ont été sélectionnés représentaient des exemples célèbres des plats les plus populaires dans les anciens territoires soviétiques, qui, malgré la volonté idéologique forte du gouvernement et d’une série de métamorphoses complexes, ont gardé, même de loin, leur caractère français. Olga Kisseleva ne veut pas seulement que le spectateur français goûte une utopie élargie, elle recrée aussi une sorte d’idylle culinaire et artistique dans lesquels les plats deviennent des symboles historiques et idéologiques. En effet, la stratégie de coexistence sereine de tous les ingrédients et l’inclusion rigoureuse peuvent être détectées dans la plupart des plats soviétiques à succès. Toutes les salades s’appuient sur le principe d’un mélange non discriminatoire dans lequel tous les ingrédients sont égaux et liés les uns aux autres par de la mayonnaise utilisée comme un instrument de réconciliation idéologique.

Elena Sorokina

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Aliments politiques

Les natures mortes contemporaines d’Olga Kisseleva à La Criée de Rennes, texte de Alexandra Fau (publié in revue Mouvement)

Olga Kisseleva expose une série de photographies de natures mortes contemporaines qui puisent tant dans l’histoire de l’art et les natures mortes du Nord de l’Europe du XVIIe siècle que dans des recherches en sémiotique, sociologie et culture contemporaine. Une pluridisciplinarité qui donne une grande force aux oeuvres présentées à La Criée de Renne jusqu’au 27 février 2011.

Olga Kisseleva expose une série de photographies de natures mortes contemporaines qui puisent tant dans l’histoire de l’art et les natures mortes du Nord de l’Europe du XVIIe siècle que dans des recherches en sémiotique, sociologie et culture contemporaine. Une pluridisciplinarité qui donne une grande force aux œuvres présentées à La Criée de Rennes.

L’exposition Divers faits, visible jusqu’au 27 février à la Criée de Rennes, présente un ensemble de photographies représentant des natures mortes contemporaines accompagnées d’histoires savoureuses inspirées de la vie de l’artiste Olga Kisseleva. S’ils ne laissaient pas transparaître autant d’émotions, ces récits pourraient passer pour de simples affabulations sur le destin d’une jeune artiste russe venue émigrer en France à la fin des années 1990. La succession de petits riens, de rencontres singulières forme la trame de ces textes que l’écrivain Helena Villovich a adapté à un lexique spécifique constitué de mots-clés renvoyant à des éléments ou des objets prédéfinis. Reprenant à son compte le fameux langage d’Esope – en référence à cet esclave de la Grèce antique qui utilisait un vocabulaire à double sens pour critiquer la société impunément –, l’artiste élabore ainsi un double langage à la fois réaliste et subliminal. L’image relate à elle seule une histoire tandis que le texte contient un autre message impossible à décrypter sans le recours au dictionnaire contemporain de la symbolique de la nourriture élaboré par l’artiste avec l’aide de sémiologues. Aussi l’artiste conjugue-t-elle dans cette série le réalisme au virtuel en apportant cette dimension hypertextuelle. En 2006, Olga Kisseleva convoquait déjà le genre mineur de la « nature morte » qu’elle transposait au quotidien dans le film intitulé Le Monde sur un plateau. Des pitances de fast-food remplaçaient les mets les plus raffinés (huîtres, citrons, noix, oranges…) de la peinture hollandaise du XVIIe siècle. Face à l’oubli de la dimension symbolique de chacun des détails iconographiques, l’artiste tente à nouveau de réactualiser cette peinture extrêmement codifiée en se référant cette fois à son histoire personnelle. Dans ce travail, Olga Kisseleva rappelle que la pensée symbolique est consubstantielle à l’être humain. Le fond noir des cinquante photographies accentue le rendu hyperréaliste des aliments dont la plasticité s’apparente à celle des bodegones espagnoles de Juan Sánchez Cotàn (1561-1627).
Pour autant, l’artificialité de la mise en scène les isole du reste du monde. Une fois de plus, l’artiste part de son expérience personnelle pour toucher l’universel. Elle revalorise la diversité comme affirmation de l’identité, comme pour le projet How are you ? (1998-2001), réalisé à partir d’une question simple servant d’amorce à toutes formes d’échanges en Occident mais qui déroute Olga Kisseleva, qui, en bonne russe, apporte une réponse pleine et entière. Pour le vernissage de l’exposition, l’artiste nous convie à un immense dîner-performance intitulé A l’heure de Moscou filmé dans l’enceinte de La Criée, mêlant jeux d’acteurs (Karine Mazel et Pascal Duclermontier) – dont l’identité slave est toute relative, tout comme celle de l’écrivain Helena Villovich dont la blondeur et le nom ne sont que des leurres pour cacher son origine berrichone – et improvisations du cuisinier local amené à transcrire les recettes russes pour ce festin digne des banquets de l’époque des Tsars. Après un premier toast porté à la fraternité et aux échanges créatifs entre les deux peuples, le « bien manger » prend une portée philosophique, voire politique. Tiré de l’ouvrage compilant des plats issus du Livre de l’alimentation délicieuse et saine préfacé par Staline en 1938, la performance reflète la manipulation des masses que l’artiste reprend ici à son compte avec ses convives. A travers cette action politique autant qu’artistique, l’artiste pointe du doigt la part idéologique des éléments les plus anodins et la méconnaissance des cultures et des peuples dans notre monde globalisé. Le Boeuf-Stroganoff en est un bel exemple. Ce mets inspiré de la tradition française passe pour un plat traditionnel russe, si tant est qu’il en ait l’apparence, la consonance ou la saveur. Comme dans le film de Maja Bajevic The Post-Supper (2003) tourné en Chine, un pays où tout lui semblait différent à l’exception du communisme, en pleine transformation, Olga Kisseleva évoque ce qui reste de l’ancien régime soviétique : un peuple anéanti, désemparé, oublieux des convictions et des idéologies qui avaient forgé son identité.

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ECOUTER

Première écoute : jeudi 3 mars février à 12h et 23h, jusqu’au 10 mars mêmes horaires

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ELEMENTS

Olga Kisseleva, artiste russe (née à Saint-Pétersbourg en 1965) est l’un des pionniers de l’art numérique.
Ses œuvres traitent du mélange des cultures, de la mixité des langages, des nouvelles technologies, de la mouvance des rapports sociaux. Dès le début des années 1990 Olga Kisseleva intègre, sur invitation de la Fulbright Foundation, une équipe de créateurs qui travaillent sur le développement des technologies numériques aux États-Unis. Elle séjourne notamment à Columbia University de New York et à l’Université de Californie, où elle participe à l’aventure des premières start-up de la Silicon Valley. En conclusion de ce travail universitaire, elle soutient en 1996 sa thèse de doctorat sur les nouvelles formes
d’hybridation, rejoint l’Institut des Hautes Etudes en Arts Plastiques à Paris, et ensuite l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Elle est fondatrice du Laboratoire Art&Science, qui joue un rôle pionnier dans le domaine de la création contemporaine de recherche, et de réflexion sur les formes de création émergentes.
Le travail d’Olga Kisseleva fait partie de nombreuses collections, notamment : Centre National d’Art Contemporain (Moscou, Russie), Musée Russe (Saint-Pétersbourg, Russie), CNEAI (Chatou, France), Fonds Municipal d’Art Contemporain de la Ville de Marseille, Fonds Municipal d’Art Contemporain de la Ville de Paris, FRAC Aquitaine, FRAC Languedoc-Roussillon, MOMA de New York, Musée d’Art Contemporain de Moscou, Russie, Musée d’art contemporain Pecci (Prato, Italie) et Fine Art Foundation (New York, USA).

ACTUALITÉS :
Arctic Conquistadors, exposition personnelle, Kirkenes, Norvège, 2 février – 6 mars
Double vie, exposition personnelle, Gabarron Contemporary Art Museum, Valladolid, Espagne, 14 février – 25 avril
Brave New World, Focus Russia, exposition personnelle, Madrid, Espagne, 16 février – 15 avril

et à venir:
Moscow Time, La Casa Encendida, Madrid, Espagne, Oct-Nov 2011

http://www.kisseleva.org

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