L’INTÉRESSANT

2011 avril 3
Par Samuel ZARKA

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La critique c’est chic 5

Aujourd’hui, cela commence par un souvenir, celui d’un débat, le 22 mars dernier : les mardis du Grand Palais, à Paris, m’avaient gentiment invité à m’entretenir avec Marc Sanchez (Directeur de la production artistique du Centre National d’Arts Plastiques), Laetitia Badaut-Haussmann (artiste) et Anaël Pigeat (critique d’art).

Lors de ce genre de débat, il est difficile de débattre, car on y passe sans cesse du coq à l’âne. Pourtant ce fut une expérience bigarrée, nous en fûmes quitte pour notre venue. D’impressions, nous reste l’emploi de force termes religieux pour parler d’ « art » : création, spiritualité, incarnation. Nous avions, alors, tenté d’expliciter dans quelle mesure l’ « art » actuel était légataire de la religion d’avant, du christianisme, et ce au moins depuis la Révolution Française, la laïcisation de l’État-Nation, l’érection de l’Art même comme religion de substitution, du point de vue d’une partie de la classe de loisir. Ce n’est pas diminuer l’art que d’écrire cela, du fait de la dignité de la religion, malgré la caricature sous laquelle la recouvre l’esprit laïcard, et la trahison perpétuellement portée par son instrumentalisation. Cependant que nous n’avions pas perçu, lors du débat, aussi clairement qu’après coup, la nature des interventions de nos interlocuteurs : un catéchisme.

100315 170037 Jobenergie chef de projet environnement auremar 1 LINTÉRESSANTPourtant, ils avaient mis sur la table tous les éléments pour paraître superbement. Marc Sanchez par exemple, directeur du Pavillon français de la Biennale de Venise, entre autres choses énormes, aurait pu, sur la base des propositions qu’il avançait, à propos de la délégation par l’artiste de son travail à une sous-traitance ouvrière, faire valoir son propre métier comme celui d’artiste. Mais il ne l’a pas fait, nimbant l’artiste effectif, elle, Laetitia Badaut-Haussmann, des atours mystérieux de la « créativité ». Oui, Marc Sanchez aurait pu se prévaloir de son statut de « chef de projet », ainsi qu’on dit depuis l’affirmation du « projet » comme valeur axiale du management [1]. « Chef de projet », ainsi que dans le commerce, le marketing, la R&D, le design… et l’art. C’est exactement la même chose. Dans ses modes opératoires, l’ « art » a suivi le mouvement qu’exprime la culture manageriale depuis les années 70. Ni plus ni moins.

Lorsque vinrent les questions du public, une personne demanda à ce qu’enfin, au bout d’une heure de discussion, soit défini le terme « art ». De nouveau, je n’ai pensé qu’après à lui répondre que cette définition, dans un cadre de louange inconditionnelle portée à l’art religieux, ne pouvait trouver de réponse claire et satisfaisante. Et pour cause : le terme « art » tel qu’employé là-bas, provient de l’expression « beaux-arts », dits encore « arts de la beauté », soit arts dont la finalité est l’expérience du beau. Or, c’est entendu, tous les spécialistes de l’art contemporain le disent, le beau n’est pas la question de l’art (contemporain). Or qu’est-ce que l’art sans le beau? Un mot. Dès lors nous avons un art de mots. Cela aussi, les spécialistes le disent. Mais cette réponse aurait-elle satisfaite le monsieur?

Nous avions fait remarquer, au cours du débat, qu’il se pourrait que le beau (ou le laid, son expression inversée) soit la condition du ressenti devant l’œuvre, d’un sentiment de plaisir ou de déplaisir esthétique. Dès lors qu’on enlève le beau, on enlève le ressenti. Qu’est-ce qui vient à la place? Le comprendre. Les pièces d’art contemporain sont donc souvent destinées à être « comprises ». Comme des phrases. On est hors de la problématique du ressenti, du goût. Si les « beaux-arts » désignaient l’activité de production de formes selon un idéal du beau, l’ « art contemporain » désigne la production de formes sans idéal du beau, mais selon une logique discursive auto-référentielle, propre au milieu de l’art, et médiatisant l’auto-promotion de ce milieu dans le système social afférent. Quand on veut comprendre, comme dans l’art contemporain, il est malséant d’oublier la sociologie des intérêts.

Cependant, les spécialistes reviennent volontiers à la valeur « beauté », sitôt mise en question l’intégrité artistique de l’art, quand il ne semble plus être que paiement de mots. C’est un tour de passe-passe : le beau balayé de la main gauche, revient par la droite.

Mais que signifie l’évacuation habituelle du beau? du ressenti? Gageons qu’une partie de la réponse au moins est contenue sous un terme qui, dans l’art, est si employé, si souvent dit :

L’Intéressant

L’Intéressant [2], c’est la pierre de touche du code artistique dans son expression discursive. La science esthétique standard, celle de l’esthétique sans le beau (et qui ne traite plus dès lors d’esthétique, mais cela il ne faut pas le dire) s’affirme alors comme double ratification :

- politique, celle du pouvoir de classe, lequel, après avoir non seulement réduit le Vrai au Beau, puis le Beau à l’Art, réduit l’Art à l’Intéressant.

- économique, celle de la propriété du capital, laquelle autorise l’achat de ce symbole du désintérêt : l’Art « intéressant ». Acheter le désintérêt — quelle ruse du capital.

Explicitons ces deux moments.

I – L’intéressant comme ratification politique

L’Intéressant développe a) une sophistique sur l’être et b) une apologétique du capital.

a) Une sophistique sur l’être… soit tout ce qui concerne la vie. Le Vrai, c’est-à-dire l’explicitation du processus qui fait l’être, la dynamique du devenu, disparaît. Ne demeurent que des significations pré-constituées par tout ce que la vie de l’esprit a produit et accumulé dans l’histoire. Autant de « gisements de valeurs » exploitables par le discours sophistique.

b) Une apologétique du capital, dès qu’une phrase commence par « ce qui est intéressant c’est que… ». Le discours de la bourgeoisie, c’est-à-dire la glose sur son existentiel, est alors médiatisé par l’objet d’art : par l’intermédiaire de ce dernier, la bourgeoisie dit, répète, impose institutionnellement ses représentations.

Cette imposition opère en deux temps.

….1) Dans un premier temps, le Vrai a été réduit au Beau, lui-même réduit à l’Art.

Pour expliciter ce point, rappelons que la première théorie complète du Beau, comme moment structurant la subjectivité, est proposée par Kant, dans la Critique de la faculté de juger. Kant ne fait alors de l’art qu’une possibilité de l’expérience du Beau, du jugement esthétique. Dans le même temps, le Beau est défini par lui comme faisant l’objet d’un jugement à validité universelle.

Cependant, sur la base de la théorie kantienne, la réduction ultérieure, tendancieuse, du Beau à l’Art, dé-connecte le Beau de tout ce qui n’est pas Art. Cela aura des conséquences sur l’expérience de l’ « universalité ».

….2) Dans un deuxième temps, l’institution culturelle va plus loin. Mise en porte à faux devant l’expérience du Beau plurielle et tous azimuts, dans ou hors de l’art, elle décide tout simplement de supprimer le Beau. Et lui substitue… vous devinez?

Quelles sont les conséquences de ces deux temps?

Le Beau kantien était promesse de la réconciliation politique de l’homme avec son semblable, son frère, sur la base du postulat logique d’une communauté du ressentir. En revanche, l’Intéressant, en niant le Beau, nie la réconciliation. Alors l’intéressant approfondit un mouvement délibérément ségrégatif : il est l’effectivité d’un code qui empêche de savoir la dimension politique structurant l’expérience du Beau — tout en déclinant des projets politiques tous plus irréalistes les uns que les autres (ce que les praticiens de l’Intéressant appellent souvent « utopies »).

En cela, les cadres culturels accomplissent ce qui se produit aussi en sciences humaines : la réduction de l’être au signe, promue par le 1% des clercs [3] devenant les meilleurs idéologues du 1% les plus riches, les animateurs de l’assujettissement spirituel, de la domination du discours culturel sur la vérité sociale.

Cependant que du point de vue de la pièce et du discours tenu sur elle, l’Intéressant est devenu l’axe institutionnel. Son discours bannit les esthètes demeurés au stade de la première réduction, celle du Beau à l’Art : Jean Clair et alii. Ils resteront auprès de Picasso, hors de la nouvelle pratique culturelle, du code qui donne le sens au signe, de la syntaxe selon le nouvel usage du discours. Et sous le signe de l’Intéressant, le personnel politiquement préposé au maniement de la rhétorique institutionnelle, a ratifié son enfermement mental.

II – L’intéressant comme ratification économique

Le discours de l’Intéressant est parallèle à l’intéressement commercial, dont la dynamique financière, qui aboutit dans le court-termisme et l’emphase du signe monétaire, se répercute dans l’art et la culture.

Comment?

Au préalable, nous l’avons dit, l’Art fut fait dépositaire unique de cette exigence de l’universel qu’est le Beau. C’est un premier scandale esthétique. Mais en rendant l’Art « intéressant », les cadres de la culture sont allé plus loin : ils ont ratifié une politique niant l’universalité, une politique fondée sur le particulier : Thatcher-Reagan-Sarkozy. Une déperdition tendant, en dernière analyse, au privé. Dès lors l’Intéressant clôt l’Art sur le marché.

La « culture » est devenue déclinaison d’un capitalisme qui ne produit pas de richesses, mais du signe de richesse, le capitalisme financier.

Et la bourgeoisie comble chroniquement son ennui en faisant valoir, en salle d’enchères, sa pratique en propre : la destruction ostentatoire de signe. C’est qu’économiquement, le capital gère son mouvement, sa mise en valeur, mais financière : celle des signes, de l’emphase de signes.

Du point de vue du marché de l’art, la gestion de la valeur « artistique » des signes médiatise la perpétuation de la pratique économique (intéressement et dépense) aussi bien que « créative ». C’est une véritable économie du signe de la valeur… artistique qui rejoue celle de la monnaie. La valeur du signe d’art est attestée par la cote de l’artiste engagé dans la quête de la reconnaissance institutionnelle. Nous avons évoqué dans les chroniques précédentes, les deux voies que prend cette quête, mais rappelons-les tout de même : l’esthétisme ou la révolte, qui se scindent encore en deux ; l’esthète est, ou bien touché par le zen [4] ou bien mentor notionnel [5], tandis que le rebelle est ou bien noceur dramaturgique [6], ou bien hisseur de barricades à la Biennale de Venise [7].

Cependant que les cadres culturels, en promouvant une adhérence maximale de l’être au discours, perpétuent, selon leur code en propre, une culture financière de la stérilité (de l’argent qui engendre de l’argent, mais pas de richesse).

Cette dynamique commune de l’économie et de l’esthétique du signe médiatise la dynamique énonciative : celle-ci consiste à déchiffrer les possibilités d’achat à venir, aux collectionneurs de suivre les traces des éclaireurs.

III – L’économie de l’esthétique

La réfaction de l’ordre esthétique a tout d’abord divisé l’art entre professionnels du nouveau code d’une part (une frange des artistes aussi bien que des critiques, galeristes et collectionneurs d’avant-garde), et le gros des praticiens d’autre part. C’est une division des tâches symboliques entre deux régiments. La R&D de l’Intéressant et ceux qui généraliseront son équivalence dans le monétaire.

Mais progressivement, il y a adhérence entre ces deux temps. Voyons comment.

Dans un premier temps, il y a délai entre deux signes de la valeur, l’un incertain, l’art « frais », l’autre certain, l’argent (mais doté, lui aussi, de son propre système d’insécurité : la spéculation). Mais dans les deux cas, il y a enchère sémiotique, car leur élément commun est l’emphase produite par le développement de l’industrie financière.

L’industrie financière favorise alors la dynamique d’un deuxième temps, celui d’un raccourcissement des délais. Le temps accéléré de l’économie va retourner la dynamique de l’avance tendancielle de l’art sur l’argent. C’est la cohésion maximale du signe et du sens. On trouve des acheteurs de l’avant-garde en train de naître!

La relation entre dynamique de l’art « frais » et celle de la finance est parfaitement exprimée par la galeriste Suzanne Tarasiève, dans ces mots qu’elle accordait dans une entrevue radiophonique, et qui pourraient aussi bien avoir été tenus par un consultant financier :

Ce que j’aime dans ce métier, c’est qu’il n’y a pas d’habitude. Vous vous mettez en question en permanence. Par rapport aux entreprises [SZ : la parole originale dit "aux artistes"], au comportement des entreprises [SZ : de même]. Il y a une perpétuelle remise en question, un regard différent. On a le regard d’avant et en même temps le regard d’après. C’est quelque chose de… Il faut être toujours disponible. En recherche aussi, parce qu’il y a des évolutions.

Les mots qui suivent expriment la dimension répétitive, cyclique, de la dynamique : ça change tout le temps, en restant la même chose :

Il y a une continuité des grands mouvements, c’est comme un éternel recommencement, comme la mode.

Et pour cause, ce temps long et cyclique, c’est le temps des crises.

Mais, la crise est toujours irruption brutale du temps (de travail) refoulé. Ces crises, Suzanne, Ô Suzanne, suscitent des réactions simplistes, des réflexes. Alors l’art bien identifié, la peinture surtout, redevient valeur « sûre » du marché. Et se distend la cohésion entre réfaction marginale (dans tous les sens du terme) de l’art « intéressant » et sa caution (dans tous les sens du terme).

Le rythme frénétique du temps fondu dans la consommation rapide, du « fast art », dans le quartier du Marais, Suzanne la dit :

Le Marais c’est la plaque tournante, tous les collectionneurs viennent, les amateurs d’art ils veulent avoir tout sur place. Ils veulent faire deux mètres, ils veulent tout voir en même temps.

Une vitesse, vécue subjectivement, mais qui exprime une dynamique objective, dont les acteurs ne sont pas des sujets conscients, mais des instruments :

Il y a une espèce de course à tout, et il faut être dedans, il y a rien à faire. Il faut y aller, et on est entraîné comme ça, naturellement.

http://www.franceculture.com/

Le Rendez-vous, France Culture, le 15 février 2011

Il y a lieu de prendre ce discours au pied de la lettre. Poétiquement. Comme lapsus. Comme le requin de Hirst. Ce qu’il dit littéralement est infiniment plus vrai que la palabre spéculative qui l’entoure. C’est le sérieux politique du signe. Et c’est toujours comme cela.

Samuel Zarka

[1] Sur ce sujet, voir Le nouvel esprit du capitalisme, de Boltanski et Chiapello, mais aussi Inculture n°1 de Franck Lepage.

[2] Une première occurrence de l’Intéressant, en tant que concept, se trouve dans le livre de Caroline Champion : Hors d’Œuvre : essais sur les relations entre art et cuisine (Menu Fretin, Gaillardon, 2010).

[3] Barthes, Baudrillard, Bourdieu, Deleuze, Althusser…

[4] De Jean-Pierre Raynaud à Jan Dibbets.

[5] De Lawrence Weiner à Phillipe Parreno.

[6] De Otto Muehl à Yves-Noël Genod.

[7] Comme les Guerrilla Girls.

 

Toutes les Critiques Chics & Excursus complémentaires

 

À la source des critiques chics… : Art contemporain : le concept (PUF, 2010)
une histoire sociale et idéologique de l’art contemporain

 

  1. 2011 juin 26

    Vous pouvez trouver un article sur l’exposition inaugurale de la galerie Suzanne Tarasieve sur http://blog.paris3e.fr/post/2011/06/10/Dephine-Balley-Suzanne-Tarasieve-Nick-Cave-Robert-Shana-ParkeHarrison

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