Serge Gavronsky / poèmes

2011 juillet 7
Par Philippe BECK

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St. Marks-in-the Bowery

 

Ecoute une répétition a lieu dans cet endroit des danseurs s’essouflent un faible piano nous accompagne tandis que Paul Blackburn ivre ne cesse de hurler ses troubadours en traduction une musique notre musée des souvenirs d’un temps largué et encore l’amour je vous le dis des morts des rappels d’autrefois dans ce cimetière arcs-boutant où tout est aplati de l’autre côté de la rue des poèmes aériens cette fois-ci dans la pénombre de l’intraduisible d’ailleurs comme toutes lectures.

Trop de tout trop de guerre trop de poésie allons donc au coin manger les minuits des oeufs brouillés home fries ketchup café crème rye bread et cole slaw des tables pas encore nettoyées Humphrey Bogart Casablanca Dorothy Lamour qui vient  de débarquer de Vienne à poil rien sauf le rien qui nous tracasse un passé sans passé.

 

 

Judson Church

 

Dans ses « Mémoires d’un fou » Flaubert écrit :  » une femme nue…un plum pudding  »

est-ce la guerre et que ferions-nous sans elle la guerre la femme nue peut-être lire nos poèmes dans le petit café de Carole Bergé pas loin de l’endroit où un jour Allen constate le vol de son Underwood Peter au même moment se plantait près de la porte de ce sous-sol kaftan en main « vous ne pouvez sortir d’ici sans donner quelque chose aux poètes » je lisais cet après-midi avec Walter Lowenfels qui avait quitté l’Amérique au temps du fasciste McCarthy de retour pour assurer son hommage à Pablo Neruda il m’avait demandé de traduire un poète français totalement inconnu et m’a aussi demandé de lui passer un de mes poèmes à moi quelque chose que j’avais écrit en Corée ce que j’ai fait un poème politique un poème-poème j’y étais je le sais dans un lourd fichier dans les bureaux subtils de la FBI innocent j’assistais à une représentation du Living Theater d’une pièce de Brecht ou était-ce Racine Julien Beck en pantalon court par la suite sur le campus de Columbia en 1968 autre série de photos autres éléments versés dans mon fichier gentiment insérés les morts au Mexique les ratonnades sifflets d’attaque mais le parc these days goudronné les Polonais enterrés tant de boîtes pour les touristes Japonais en habit punk de longues éternellement longues limousines et tout cela à deux pas de Judson Church à deux sauts de l’ici.

 

 

Tompkins Park

 

Côté nord des hôtels particuliers fin de la guerre civile et belle bibliothèque début 20e siècle des vieilles assises au soleil tricotent souvenirs cigarettes en main laine enroulée là la soupe à l’aile là les malted milks là du goulash bien relevé là des musiciens hongrois parfois un couple des joueurs de basket bicyclette à toute vitesse le parc des hommes autre époque évoquent le long voyage (interminable; sans nostalgie aucune) le vomi les valises ficelées Ellis Island plus loin la East River les HLM de Walter Reuther cours de tennis la promenade des familles endimanchées le samedi avanr les prières était-ce Ed Saunders et sa revue Fuck You a magazine of the Arts ça me manque aujourd’hui les Fugs ça me manque aujourd’hui les bistrots les antiquaires les lieux prédestinés des rencontres les poètes ivres au coin de la 8e rue

ne reste que la voix de l’intraduisible.

 

 

L’avenue « C »

 

Un poète écrivait « C » comme le Christ dans un calme noirci par une neige

momentanément perdue dans un sale quartier cela ne me semblait guère pour moi ou encore pour vous entendre dire cette avenue appartient aux petites gens vendeurs de cornichons de pastrai de choucroute près de l’école religieuse près d’un autre monde vérité impossible de translater.

« Il était un petit navire… » au Luxembourg mon voilier par la suite le bateau à Lisbonne enfin l’avenue « C » comme il l’écrivait et là encore là la vie dans un univers autre que le mien capsule le malle que j’ai dans la tête l’armoire les parfums sordides les étiquettes le passeport il fallait remplir tant de formulaires et je ne parlais aucune langue.

De la fenêtre un immense bâtiment Les Frères Santini pour tous vos déménagements aux jeunes heures la nuit se déshabille et les voleurs se cachent près des voitures en taule en face du commissariat je les entends Up against the wall, motherfucker le bruit d’abeilles dans les champs ou plutôt dans un tableau de Lorrain ou d’un autre où se trouveraient de jeunes mariés.

Des mains se caressent d’autres fouillent un petit air survole le monde pour un instant je peux retrouver mon « petit navire qui n’avait ja jamais… » que dire du blouson déchiré à 2h du matin quand tout le monde est endormi sauf les ordures du quartier j’appelle le vendeur de fruit par ici par ici le monde est une pomme maltraduite des pépins mondes écrasés.

Une fumée bleuâtre des épices près des restaurants hindous indolents qui marchent le long de la 1ere avenue trotinettes le noir pendant l’éternité.

Pour un instant rien ne bouge ni le silence ni l’espoir mon voilier coule seul le mat transperce la surface de l’eau.

Ce sont des clochards qui nous réveillent l’odeur d’urine flâne dans le quartier la présence de l’urine.

 

 

Lower East Side

 

Entends-tu le gargouillement de ces langues étrangères des vieillards hurlent révolution tardive nuits blanches à St. Pétersbourg et toi que faisais-tu là lecteur des trottoirs hop-scotch et lambeaux de parfums sans mélancholie je te déteste fréquente un autre coin.

Vendeurs voleurs une pièce de Brecht estropié dans l’ensoleillé d’un New York que tu ne connais pas encore ou encore tu allais la deviner villes multiples brouillons sous-sol des gratte-ciels.

Hester street imparfaite conjuguée par les pains de seigle douce moutarde Dr. Pepper’s Celery Tonic dans ces tenements leurs escaliers délabrés extérieurs contre le feu contre le monde clos ou se recroquevillaient surtout l’été les portoricains.

As-tu jamais vécu le temps confisqué seul la musique les haut-parleurs tenus sur l’épaule

quel fracas dans la nuit.

Tout cela est mort et comme toutes choses ne reviennent.

 

 

 

La cour au fond de la cour au fond encore une autre cour était-ce Dijon frigorifiée les rues inhabitées dans une drôle de couleur dans l’espace pas loin de l’arc près du cinoche des jeunes paumés des autobus s’apprêtent à retrouver la gare.

Au fond de la cour un tour de potier des bols des plats un tourne-disque Beethoven des mégots accumulés depuis des siècles tu les as vus ces grands posters Che Guevara salue du haut de ces murs décrépits on se croirait à La Havane ne manquaient qu’une petite musique de vieilles bagnoles et la mer toujours elle qui nous encadrait.

Il y avait dans ces temps éloignés une chanson contre la guerre on la sifflait dans l’autocar sur Washington une manif l’époque du Viet-nam ils chantonnaient des joints des rires des filles des poèmes à peine écrits un évènement le même interprété.

 

 

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