Dans la danse, la primauté d’un temps qui n’existe pas dans l’art plastique

2012 juin 3
Par Samuel ZARKA

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La critique c’est chic 15

Aujourd’hui, nous précisons les différences intrinsèques de l’art plastique par rapport à la danse, déterminant le point où ces pratiques à la fois se rencontrent et se séparent ; ceci nous permettra, prochainement, de connaître aussi comment elles rencontrent et se séparent de l’histoire.

Art plastique, danse et primauté de l’espace ou du temps

Il est possible de proposer une définition, mais forcément très générale, de l’art plastique d’une part, de la danse d’autre part, valable en tous temps et en tous lieux. Pour ce faire, on peut partir d’une définition de l’art : activité d’expression orientée vers une expérience esthétique. Ce qui appelle une définition de l’esthétique : capacité de ressentir. Alors l’art plastique pourrait être dit : activité d’expression, orientée vers une expérience esthétique, et médiatisée par la mise en forme de la matière inerte. Et pour la danse : art du mouvement corporel.

De telles définitions (sans doute perfectibles) ne peuvent avoir ici qu’une valeur introductive. Car nous ne souhaitons pas définir en soi ni l’art plastique ni la danse, mais montrer comment l’un et l’autre aujourd’hui convergent et le sens de cette convergence. Il s’agit dès lors et avant tout de déterminer ce qui les distingue. Or pour déterminer ce qui les distingue, il faut savoir préalablement ce qu’ils ont de commun.

Ce commun peut être exprimé très simplement : art plastique et danse existent dans l’espace et le temps. Et déjà la distinction s’annonce : la différence entre art plastique et danse en général peut être exprimée dans la primauté dans la danse d’un temps qui n’existe pas comme tel dans l’art plastique.

Expliquons-nous. Et précisons de suite que dans ces distinctions, nous nous plaçons du point de vue du caractère d’objet de l’œuvre d’art plastique ou chorégraphique — mais aussi musicale. Caractère d’objet qui existe face à un sujet qui contemple, le rapport du sujet et de l’objet produisant une unité [1].

Dans l’art plastique, l’œuvre d’art est dotée d’un début et d’une fin dans l’espace : le cadre, le volume aussi bien que l’agencement interne de l’œuvre sont fixés. Dans ces limites, cet espace se propose à un regard dont la durée n’est déterminée qu’à postériori, par celle ou celui qui le porte. Autrement dit, en art plastique, l’espace vient en premier. Alors l’espace se temporalise.

De ce point de vue, l’opposé de l’art plastique, c’est la musique : l’œuvre d’art musicale est dotée d’un début et d’une fin dans le temps, celui du son. Dans ces limites, ce temps produit son espace.

Ici, nous n’avons pas besoin d’entrer dans le détail empirique du lieu dans lequel la musique est jouée pour expliquer cela, et par exemple, des qualités acoustiques de ce lieu. Pour distinguer la musique de l’art plastique, nous pouvons nous en tenir au caractère général de la musique, qui, comme fait d’expression, produit l’espace dans et par lequel elle est audible. Or cet espace n’a aucune permanence au delà du son. Autrement dit, en musique, le temps vient en premier. Alors le temps se spatialise. Et cet espace disparaît avec le son lui-même.

Il n’y a donc pas d’exacte symétrie inversée entre art plastique et musique : en art plastique, il y a permanence de la matière plastique au delà du fait d’expression de l’artiste aussi bien qu’au delà du regard. Il n’en va pas de même pour la musique où l’œuvre est immanente à l’expression.

Entre l’art plastique et la musique, la danse propose une situation intermédiaire. Comme précisé en entrée de ce texte, nous parlons ici de la danse comme art du mouvement corporel, indépendamment de son accompagnement musical ; pas plus que nous ne faisons intervenir dans la discussion l’aspect scénographique de la chose.

Il reste que, stricto sensu, la danse est à la fois visuelle et musicale. Son mouvement est montré à la vue, à la manière dont les arts plastiques existent pour le regard. Dans le même temps que le son du mouvement existe pour l’ouïe, ce qui déjà rapproche la danse de la musique. Enfin, ce que la danse montre n’existe que le temps du mouvement : son espace n’existe plus une fois le mouvement arrêté, à la manière dont l’expression musicale est immanente à son exécution.

De cette brève analyse, il ressort qu’avec la danse, le temps se spatialise en même temps que l’espace se temporalise. Autrement dit, il y a, comme en musique, une spatialisation du temps, qui, comme en art plastique, est proposée à la vue, et non seulement à l’ouïe.

Samuel ZARKA

 

[1] Nous l’avons vu précédemment, par exemple dans notre Introduction à la scène, le terme « objet » peut aussi être entendu autrement, au sens de ce qui est passif dans le sujet.

 

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