18 lettres à ma fille / chapitre 1

2009 octobre 2
Par Arnaud Friedmann

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Ce texte participe d’un atelier d’écriture en ligne

/ proposé par Arnaud Friedmann.

/ vous pouvez connaître la règle du jeu ici.

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….Je me penche au dessus du berceau de Béatrice. Je la regarde. Elle a à peine un an, pourtant j’ai l’impression d’avoir passé une vie à la regarder, à me tenir penché au dessus de son berceau. Je m’attarde au haut de sa nuque, à ses cheveux rendus humides par la transpiration. Un peu de soleil s’infiltre à travers un interstice du volet, jusqu’au bois du berceau. Les bruits de l’extérieur s’organisent en une masse qui ne nous atteint pas. Tout à l’heure, avec ma fille contre moi, j’ouvrirai la fenêtre ; elle clignera des yeux. Juste avant, elle m’aura souri, puis tendu les bras.

….Le tissu de son vêtement se soulève, imperceptiblement. En me concentrant sur sa respiration, je peux entendre son souffle, à intervalles réguliers.

….Dans deux mois, je serai mort.

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….18 jours. Il me reste 18 jours avant l’hospitalisation. Dans 18 jours, je quitterai cette maison, je n’y reviendrai plus. Le médecin ne m’a pas laissé d’espoir. Son regard a traversé mon corps, déjà au-delà, déjà projeté vers le patient suivant. Il ne voulait pas me laisser rentrer chez moi. Je n’existais plus, c’était fini, un numéro de chambre, des papiers à signer, la place à libérer. Une chambre qui serait ma dernière, qu’est-ce que ça pouvait lui faire ? Il a pensé s’en tirer avec une poignée de main, un geste de vivant. Sa main tiède qui allait continuer à vivre, à serrer d’autres mains. J’aurais pu hurler que ça me faisait mal, que c’était insoutenable, pas son manque d’attention, pas son professionnalisme de circonstance, pas le contraste entre nos deux peaux, non, insoutenable à cause de la douleur, la douleur qui fracassait chacune de mes phalanges, qui se répercutait dans le bras, dans la gorge, dans le crâne, partout, et cette éducation à la con qui m’empêchait de me plaindre, de hurler, de lui cracher à la gueule.

….Je suis resté bien élevé. J’ai lutté pour lui arracher 18 jours, 18 jours dans la maison tout juste terminée, à quarante kilomètres de Besançon. 18 jours dans la maison que nous avions construite pour l’avenir, qui venait d’être terminée quand le diagnostic avait été posé.

….C’était ça, l’espoir : 18 jours avec ma fille, dans ce qui aurait dû devenir son foyer.

….J’ai convaincu Nathalie, j’ai obtenu d’elle qu’elle me laisse seul avec Béatrice pendant les 18 derniers jours. Elle n’a pas manifesté de jalousie. Pas mis en doute mes capacités à m’occuper de notre fille dans mon état. Elle m’a juste informé qu’elle avait demandé à des amis de déposer dans la maison quelques meubles, des ustensiles, des jouets pour Béatrice. Des linges, du lait. Le nécessaire. Elle a demandé à des amis de s’occuper de ça. Elle, elle n’aurait pas eu la force.

….Elle m’a enlacé, au moment du départ. Elle aussi regardait à travers moi, ses bras n’empoignaient que du vide.

….Quand nous sommes arrivés, il faisait nuit. J’avais tenu à faire le trajet seul, malgré la fatigue. Béatrice s’était endormie dans la voiture, elle a à peine ouvert les yeux quand nous avons franchi la porte. C’était absurde, cette maison neuve, les murs et les parquets intacts, les placards presque vides qui ne serviraient jamais. J’ai couché ma fille dans sa chambre. Je me suis allongé sur le lit matrimonial, j’ai fixé le plafond, j’ai attendu.

….Ce matin, je me suis aperçu. La même frayeur que gamin, dans les hôpitaux, à l’étage des condamnés. J’ai baissé les yeux, comme dans les hôpitaux. J’ai baissé les yeux, et j’ai vu mes bras. Mes jambes. Impossible de s’enfuir.

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….Avant que Béatrice ne se réveille, je prépare son biberon. Je codifie les gestes qui deviendront notre dernière routine, une routine de 18 jours. Nos amis ont bien fait les choses, rangé dans les placards ce que Nathalie leur avait préparé à la hâte. Ils ont essayé d’étaler les tasses, les couverts, de remplir le plus d’espace pour dissimuler le vide. Ils sont venus hier, je suppose, partis avant notre arrivée. A peine des traces de pas.

….Bientôt, ils reviendront. Ils se tiendront debout, embarrassés, un verre à la main. Ils riront par saccades, du rire si caractéristique des retours de mise en terre. Qu’auront-ils fait de Béatrice ? Est-ce qu’elle dormira dans la chambre du haut, comme en cet instant où je ne suis pas encore mort ?

….Tout à coup, j’ai besoin de savoir. De savoir ça, même si c’est inutile, même si ça ne change rien. Même si ça me fait perdre du temps. Même si ça ne me distrait pas de la présence de la douleur. Je cherche une calculatrice. Y a-t-il une chance qu’ils aient pensé à prendre une calculatrice ? Je m’énerve. J’ouvre des tiroirs, qui sont presque tous vides. Puis, dans un bureau, je trouve : du papier, des stylos, une agrafeuse, une calculatrice.

….18 jours, c’est 432 heures. Voilà, maintenant je sais : il me reste 432 heures à passer avec ma fille. 25 920 secondes.

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….J’avance machinalement la cuillère vers sa bouche. Mon esprit s’est recroquevillé, je ne suis tourné que vers ma mort prochaine. Ma main gauche est appuyée sur le panneau de la table, je ne parviens pas à comprendre ce qui fait que cette table existe, qu’elle soit amenée à perdurer alors que dans deux mois, j’aurai disparu.

….Cette nuit, les douleurs dans la nuque ont repoussé les limites de ce que je tenais pour supportable. Pourtant, elles ne sont rien par rapport à l’absurdité de ce constat : j’ai trente-trois ans, dans deux mois je serai mort.

….Le yaourt coule le long du menton de Béatrice. Elle se frotte avec la main, étend la matière sur le bas de son visage. Je suis incapable d’intervenir, de la nettoyer, de poursuivre son repas. Je m’enfuis dans la cuisine, et pour la première fois depuis l’annonce de la maladie, je pleure.

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….Je ne voudrai pas qu’ils l’emmènent à l’hôpital. Ça aussi, je l’ai dit à Nathalie. Ça aussi, elle a accepté. J’ai ajouté, « même si là-bas, je change d’avis ». Parce que, là-bas, je les supplierai pour qu’ils la fassent venir. Souvent, ceux qui vont crever font ça : ils supplient. Ils chialent. La dignité, c’est une affaire de bien-portants.

….18 jours. Je ne parviens pas à me figurer ce que cette durée représente. 10 minutes, quand j’étais gamin, c’était l’éternité. J’attendais en bas de l’escalier, on m’avait dit d’attendre 10 minutes, ça avait été interminable. Je me souviens du détail des marches, du poids de ce temps qui ne s’écoulait pas, de ma tête qui bourdonnait.

….L’ennui des marronniers, aussi, dans la cour du collège, à travers la fenêtre. Les cours qui n’en finissaient pas. Je me suis ennuyé, ennuyé tellement de fois. Depuis deux mois, les secondes s’emballent. Il en reste moins de 25 000, j’ai calculé, ce matin. Je pourrais compter, compter jusqu’à 25 000, je retrouverais l’ennui.

….Il y aura, dans 25 000 secondes, le dernier regard que je jetterai à ma fille. L’instant après lequel, quand j’aurai franchi la porte, je ne la verrai plus. J’aurai beau revenir sur mes pas, la regarder encore, il faudra qu’il existe, cet instant du dernier regard. L’ambulance m’attendra devant la porte. Peut-être que sa mère la tiendra dans ses bras, qu’elle l’amènera dans la rue pour lui faire agiter la main. Ce sera ça, alors, ma dernière image de Béatrice, sa silhouette contre celle de Nathalie dans le rectangle du rétroviseur. Je n’oserai pas demander à l’ambulancier de faire demi-tour. Peut-être que je me mettrai à gerber. Peut-être que j’aurai trop mal à la nuque pour regarder dans le rétroviseur, pour penser à autre chose qu’à ma douleur, qu’à l’impatience de l’hôpital et de la mort.

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….Quand j’allais en Italie, j’avais toujours l’impression que 15 jours, ce serait long. 15 nuits, 15 réveils, 30 repas. Et puis, chaque fois, le quinzième jour, l’évidence que ça avait été trop court. Que c’était fini. Qu’il fallait attendre un an pour que ça recommence.

….Un an après, ça recommençait

….Maintenant, c’est différent : rien ne se répètera. Toute ma vie, je n’ai fait que répéter : les trajets, les vacances, les amis. Je ne sais pas ce qu’est un dernier regard. Ce que ça signifie. J’en ai eu un pour ma grand-mère. Mais après, j’ai continué à voir. Les mottes de terre, les jeux du soleil sur le marbre, le vert trop clair des prés. Les silhouettes qui buvaient du café dans le service en porcelaine. A voir, deux mois plus tard, la mer balancer depuis ma chambre d’hôtel, en Italie.

….Je n’avais pas pensé distinctement que je ne retournerais plus en Italie. J’avais envisagé que tout allait s’interrompre, c’était global, comme la mort quand on est enfant. Mais l’Italie, qu’il n’y aura plus jamais l’Italie, c’est concret, c’est un choc. Je courbe la tête. Je vois mes bras. Mes jambes. Qui ne sont ni des bras ni des jambes qu’on peut promener sur les plages, en Italie.

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….D’abord, je débranche le téléphone. Je recompte les médicaments. Je ne veux pas me rendre à la pharmacie. Je ne sortirai pas de la maison, pendant 18 jours. Sauf sur la terrasse, pour profiter de Béatrice sous le soleil, si les maux du crâne me le permettent.

….Je cours à sa chambre. L’escalier, la peur, j’arrive en sueur. Je dois m’adosser au mur avant d’ouvrir sa porte. C’est moi, ce torse qui geint et se soulève ? J’entre. Elle dort encore. Je la regarde. Je ne peux pas mourir. Et pourtant… Je voudrais qu’elle se réveille, qu’elle tende les bras vers moi. Je lui en veux de son sommeil, de ma respiration de cadavre au dessus de son lit. Je quitte la chambre sur la pointe des pieds, elle ne s’est pas réveillée.

….Il ne me reste plus de temps, et pourtant je m’ennuie. J’attends sur la terrasse que Béatrice se réveille et m’appelle. Le soleil du début de matinée m’est encore supportable. Je remarque que sous mon pied, entre deux dalles, un brin d’herbe s’est immiscé. Je me penche, les douleurs sont terribles. Des symptômes irréversibles, a diagnostiqué le spécialiste. Ce mot, irréversible, qui définit ma maladie. J’arrache le brin d’herbe. Ce mot, inattendu. J’aperçois un autre brin d’herbe, contre la dalle d’à côté. Deux mois. Je rampe, à quatre pattes, comme un enfant. Vous en avez pour deux mois, il hochait la tête. Je rampe comme un vieillard. Vous voulez vraiment savoir ? J’ai voulu. Et vraiment, il n’y a rien de mieux à faire que d’arracher de l’herbe ? Je m’applique, pourtant. Quand Béatrice m’appelle, je me sens agacé, je n’ai pas terminé.

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….La sieste de l’après-midi. Je n’ai pas le courage de désherber le reste de la terrasse. Mon obstination du matin me paraît dérisoire. Je dois me remettre des sourires de Béatrice, de la manière qu’elle a eu de manger comme si de rien n’était, de me traîner derrière elle dans toutes les pièces du rez-de-chaussée, comme si chaque pas n’était pas une souffrance. Son regard concentré, les mouvements chaotiques de ses jambes. Je ne connaîtrai pas sa démarche de femme.

….Je tourne en rond dans le salon. Je fais des haltes aux différents fauteuils pour reprendre mon souffle. Je me plains de mon sort, les crampes m’arrachent des mots de colère. Je dis même : je voudrais que ce soit fini. Je prononce ces mots, je les entends de ma bouche. Puis je tends l’oreille : il m’a semblé que Béatrice pleurait. Ce serait bien qu’elle ne termine pas sa sieste. Ça nous laisserait plus de temps ensemble. Même si je ne suis pas assez remis de la fatigue du repas pour affronter son énergie de bébé. Je monte à sa chambre, j’exagère le bruit des mes pas dans l’escalier, une ruse méprisable pour que peut-être elle se réveille.

….Elle dort. Je m’ennuie. Je vais mourir, et je m’ennuie. J’ai trop chaud ; c’est inhumain de crever en plein printemps. Je ne veux pas vous mentir. Le thermomètre affiche des températures record. Vous en avez pour deux mois, il n’y a rien à faire. Je ne saurai pas si le dérèglement du climat se poursuit. Le spécialiste avait hâte que je m’en aille, rentrer chez lui, se réjouir d’un restaurant le soir avec sa femme ou des amis. Bientôt, je ne saurai plus rien.

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….Je ne sais pas comment c’est venu. Peut-être parce que j’ai imaginé que je ne connaîtrais jamais sa démarche de femme. Peut-être parce que je me suis souvenu qu’écrire m’avait soulagé, en quelques occasions. On ne sait pas comment les idées viennent. Même au bord de la mort, on ne sait pas grand chose. Ou alors, il m’a manqué du temps.

….L’idée m’est venue, en tout cas. Je décide de l’appliquer. Chaque jour, je préparerai, pendant chaque sieste, une lettre pour Béatrice. 18 lettres qu’elle ouvrira pour 18 de ses anniversaires. Je voudrais maintenant qu’elle ne se réveille pas, qu’elle dorme assez longtemps pour me laisser le temps de rédiger la première.

….Je n’ai aucune idée de ce que je vais lui dire. Mais le projet… le projet de lui écrire pour qu’elle conserve une trace de moi… Je me sens revigoré. Empli d’attente et d’impatience. Depuis combien de temps ça ne m’était pas arrivé ? Vous voulez vraiment savoir ? Je pose mon front contre la porte-fenêtre, la chaleur ne me gêne plus, ni l’éclat du soleil contre les dalles, dans mes pupilles. La manière qu’il avait eue de prononcer ce mot, vraiment. Vous voulez vraiment savoir que vous allez mourir ? De quoi vous allez mourir et le temps qu’il vous reste ?

….Je vais écrire à ma fille.

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….Lettre des 7 ans

Elle doit comporter les expressions :

….- Tu ne dois pas être triste
….- J’espère que tu ris souvent.
….- sois sage avec ta maman,
….- travaille bien en classe.

Ainsi qu’une incitation à Béatrice à ouvrir sa fenêtre, le soir, en cachette des adultes, pour murmurer des secrets à son père.

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Ce texte participe d’un atelier d’écriture en ligne

/ proposé par Arnaud Friedmann.

/ vous pouvez connaître la règle du jeu ici.

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