COMMENT TROUVER COMMENT CHERCHER / Emmanuel MOSES

2010 octobre 7
by Philippe Beck

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…………………………………PREMIER MOUVEMENT

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Ouvre la fenêtre et laisse entrer le soir…

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L’ormeau était blessé dans la lumière du matin
l’humiliation l’emmurait
………………………………..face au ciel : un remue-ménage
de lumière et de nuages
il dressait son langage oublié
ses feuilles hésitaient à la croisée des routes
le tronc avait cela qu’ont les nuits sans amour
qu’on taira pour ne pas attraper la tristesse
pour laisser aux choses précieuses leur odeur de secret
…………car la rareté inestimable est là
tu le sais:
toi à qui je m’adresse au fond de moi
l’album qui s’épaississait d’occasion en occasion
c’est le livre de notre vie
il parle de pauvreté plus que de ruse
et vaut son pesant d’étoiles  argentées
aussi fausses que vraie fut la nuit…

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On te dépose et te bénit
…………comme la lumière oblique du matin automnal
et ce lit de plumes où tu fus porté
…………..où tu fus déposé sans ton nom épineux
avec quelle légèreté et brillance!

L’ouvrage est lent
et le devoir ressemble à l’aiguille qui retarde
l’action se succède si elle n’a pas précédé sa propre âme
ce miel blanc sortira de nos bouches
et viendra emplir ta bouche et tes orbites

Peut-être qu’ensemble nous formerons enfin un sablier
et que le temps sera aussi blanc

Un mouvement délicat pliera la lumière à l’approche du soir
nous serons au moins quatre
et c’est déjà foule ou en tout cas son début
sur l’aire débarrassée du grain

Nous serons eau avec toi
le ruisseau rose du soir
……………………………………brodé d’argent
………..à travers l’aire

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Des os de squales qui éclataient dans l’aube
une fin de procession après tous les cauchemars
la jument ne cessait de s’enfoncer en terre
frémissant au coeur de la nuit -

Il y avait écume de bouche et d’horizon
l’envergure des mouettes planait encore comme un seul fantôme
assigné à un rôle de dédoublement
pour que la mer s’agite en plein du ciel

Au sortir du vieux parcours voilà sur le sable la blancheur des enfants
qu’elle est sèche et fine!
tu sauras protéger leur signe -

Quel corps a chu parmi les fougères
quel autre toi issu de la femme à la mésange
…………………………….de la femme à la tourbe?
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……………………….On sifflait des airs gais sur le ponton
……………………….et des complaintes entre les pilotis -

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Reprends tes ombres claires et plus sombres
je te devinerai au fond des halliers
là où il n’y a nul passage pour le gibier
je maudis ton penchant qui te hisse jusqu’aux êtres faibles
sans lesquels tu errerais encore dans la pierraille

Ou les lits de ruisseaux semblables à des chemins sans espoir
quand tu gagnes la partie,vous êtes deux à avoir perdu
tu me rappelles les intermédiaires aux abords des gares
dont les mains contiennent le paradis —
c’est-à-dire cette petite clé pour ouvrir et fermer les coeurs

La journée est bien entamée
…………on pressentirait presque déjà le soir
un étrange vent glacé épargne le corps et fond sur l’âme
ô mon plateau d’argent qui récolte des miniatures!
ô – presque miroir…

À chacun son souffle et sa ténacité
un autre aurait parlé de gloutonnerie
quand je passe devant l’hôpital
je cherche toujours des yeux les pies sur la pelouse
rien ne les distrait – elles filent par bonds à mi-monde

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Qui va là? – cette affreuse lumière anté-crépusculaire
qui va là? – mon âme, le vent…
quelques gouttes qui sont comme la transsubstantiation du temps
qui va là?
Qui va là, mon tocsin, mon petit renard -
qui monte des déserts du temps?
J’ai entonné ma complainte
………………..j’ai poussé ma chansonnette
disais-tu quand on voulait bien te payer pour entrer en scène
qui va là – encore une charrette pleine de fantômes
…………encore un quadrille -
mes pauvres pieds perclus d’ampoules n’en peuvent plus de danser
………..où sont les rondes d’autrefois?
Même marcher devient difficile
même supporter le poids infime du vent
il était une fois un roi et son fils…
…………………………..la chanson s’arrêtait toujours là
se tenaient-ils sur une falaise
se tenaient-ils sur un rempart -
…………………………………………l’histoire ne le dit pas
mais le porteur de nouvelles était jeune
…………………………………………et voué au trépas
qui va là? Le jour se relève et secoue ses cendres
la terre a cent visages de lumière – - -

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Ton château arrivait au bout du sentier
et rien qu’un haillon sur le portail -
était-ce un drapeau de misère ou d’espoir?
Le musicien t’imaginait en train de chanter
et le jongleur se voyait passer ses mains dans ton cou
moi, je ne savais pas si tu serais silencieuse
si tu rirais
parce que je t’avais quittée petite et joyeuse
tu avais des yeux qui ressemblaient à un feuillage doré
et une peau fine
tes lèvres répandaient une ombre bleue
maintenant tu serais peut-être l’air lointain qui souffle de la lune
et se moque du voyageur
tu serais peut-être la terre lourde
un lourd manteau
appesanti de pluie -
……………………………………..

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Toute une nuit obscure
pour un moment de clarté
et autant de douleurs pour le plaisir
j’ai vu la lune et sa promesse
……………………………………..quand personne ne la voyait
la ville gronde au lieu de dormir
…………les accents du violoncelle passent entre les côtes
montent et descendent avec le sang
……………………………………………………….qui refuse de dormir

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Les grues reviennent dans ce ciel bleu d’arrière-plan
l’âme a fait des rêves!
elle a suivi les yeux et toute la trôlée des sens
elle se glisse dans les maisons roses
les agite de son infini
il y a alors du mystère qui s’allume aux fenêtres
la porte vibre comme la peau du ventre
les grues ont détrôné les autres oiseaux
elles volent en formation à travers le jour
sortes de fourmis aériennes
des petits chemins se déroulent sur la pente des collines
ou se tendent à la manière de cordes
on peut sérieusement dire que les nuages nous trompent
de arbres chargés de fruits naissent du soleil
ils respirent silencieusement
ils fendent la pensée silencieusement

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Les persiennes grincent dans le soir
il a pitié de nous
il est beau de paraître ne pas vouloir finir
les bandes d’oiseaux passent
………………………………………quelques nuages aussi
mais l’instant demeure
…………………………….et l’or!        Le ciel habillé
il a plu naguère
la lumière avait été chassée
……………..;….par un ciel pierreux
comme une traînée peut l’être des quartiers nobles
. ……………vers une périphérie pauvre et vile
mais une cloche a annoncé son retour
quelqu’un a sifflé dans le soir
un amoureux attend sa belle
les corps se trouveront plus tard
sous le feuillage dense de la nuit
il semble tenir le bourdon à tous les battants qui se ferment
son coeur un peu alarmé
a bu l’apaisement aux vastes couleurs
à cette eau éclatante…

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Et le coeur ne s’ouvre pas…
la nuit les trottoirs sont plus noirs que des gouffres
………….les lumières ont l’éclat de la glace
le coeur devient l’intermittence même
il pompe la vie et la non-vie
il propulse la plus rouge des vies
pour l’ouvrir des dents s’arrogent des droits
des lames rêvent
elles se mettent à rêver au moment où le soleil décline et qu’arrivent les                                         …………………………………………………………..grands froids
le coeur est un papillon qui meurt et renaît
il n’a pas peur de vivre
pour ouvrir il fallait appuyer
comme le front contre le carreau
comme la bouche s’appuie à la bouche
quand le matin se lève la ville a repris ses mystères
toutes traces effacées
à cette heure-là ceux qui cherchent une réponse dans les bassins des
. /…………………………………………………………………………..jardins publics
trouvent un ciel déjà bien entamé
parce que le monde a un coeur
et que les hommes pèsent dessus de leur poids accablant
on pourrait dire que l’hiver sort d’une saison usée elle aussi
sarments secs grains gelés que mord le vent qui passe
………………………………………..deçà delà

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.…………………………………………………………………………….pour C.V.
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Horace est assis sur un banc
Virgile descend acheter du raisin noir d’Alsace
et Catulle dérive de café en café
ce raisin donne un vin délicieux
qui a la couleur de l’amour et des voyages
la belle couleur de l’amitié aussi
en le regardant remplir le verre
on pense au passé, à la lointaine enfance, là-bas,
au milieu des vignes,
à la vie qui a produit son propre vin
mûri par les soleils, condensé par le givre
on voit des scènes de baisers, de départs dramatiques,
quelqu’un siffle dans notre dos une ancienne mélodie
il y a bel âge qu’elle nous charme les oreilles
qu’elle chauffe le sang et le creux du ventre
qui marche derrière nous?
Un inconnu, sûrement, il ne se doute de rien,
qu’il rallume un feu que l’on croyait éteint,
nous nous suivons à peu de distance
la nuit d’automne est inhospitalière
tout survient bien trop vite
mais quand on lève la tête à n’importe quelle heure du jour
les vols d’oiseaux en route pour les douceurs de l’Afrique ou de l’orient
nous ramènent le temps qui a fui
qui fuit
la mesure, l’ordre
une certaine raison terrestre
………………………………………….et même plus-que-terrestre

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…………………………………………………………………………………….pour Judith H.

Toi – le plus précieux – oiseau solitaire dans le ciel du soir
mon regard te répond
tu suis ton chemin sans jamais laisser de traces
tu es l’heure, chaude et vive,
tu es le vent
car ta vie elle-même fait rage
tu es comme un poing crispé en travers du ciel
comme l’homme de Dieu monté à Béthel
tu lances à corps perdu ta parcelle de nuit
sommes-nous les sacrifiants ou les sacrifiés?
L’or nous entour pour un moment encore…
le même que celui  des moissons…
toi qui rachètes en un instant ce qui nous emplit et nous vide
qui rachètes l’immensité immobile autour de nous
esquif aux mille naufrages,
une prière fugace monte vers toi
des lèvres de ceux qui ne peuvent plus prier
ou qui n’ont su comprendre leur propre silence -
peut-être es-tu un fruit de l’astre céleste
ou une espèce d’ange inconnue
qui fait de nous des inconnus
et tels nous donne au monde…
……………………………………………….◊◊◊

Tels il nous donna le monde

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Ce qui frappe le promeneur certains soirs
c’est le silence qui fige la ville
et pourtant, le mouvement n’a pas cessé
ici une suite d’automobiles ou un bus
là des amoureux qui glissent le long des trottoirs
à la terrasse des restaurants les serveurs se penchent vers les clients
avec leurs saucières et leurs bouteilles de vin rouge
mais le silence étend partout son empire
un silence discret et un peu triste
il exhale une odeur de pierre et de feuillage
c’est un extra-terrestre descendu de la lune qui l’illumine
et qu’il enveloppe en retour
une marée profonde aussi
un vaste lit en plumes de cygne noir
le promeneur aimerait s’échapper
au lieu de quoi il se laisse entraîner vers l’amour
…………………………………………………..vers l’enfance
………………………………………..

Il cherche une logique, des symétries
mais tout est asymétrique.

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Les mots sont comme des murs derrière lesquels s’étendent de frais jardins
on entend le ruissellement des fontaines
un oiseau s’est perché sur un branche et il chante
à l’heure où le jour commence à pâlir
parfois des cris d’enfants montent joyeusement dans l’air
ou la voix d’une jeune fille toujours irrésistible
s’ils pouvaient s’ouvrir
………………………………..et laisser se sauver l’image captive!

Il faudrait donner la parole aux choses et aux animaux
prendre en échange leur silence
s’en remplir à la façon d’une coupe
ou d’une maison qu’inonde la lumière
notre monde serait alors le plus beau
………………………………………………le plus difficile de tous
……………………………………………………◊◊

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Et parfois tu entends un tintement assourdi
comme si une main agitait une clochette au bout du jardin

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……………………………………………………………………….pour P.S. et l’inconnue (C.)

Tu m’as troué de ta lumière
dont quelques flocons sont tombés ce soir à l’intérieur d’une cage d’os
pour éclairer son oiseau rose, peut-être,
et le consoler de devoir patienter encore avant de s’envoler…

L’été tu perces des fenêtres à ta maison
et au commencement de l’hiver tu les bouches,
gardien des troupeaux lumineux.
La neige n’est pas plus fraîche que la peau de ta bien-aimée
ses lèvres fermées gardent le secret
……………………………………………..sous ses yeux profonds -
Elle crépite de joie, l’entends-tu?
maçon, menuisier, vigneron – - artisan de ta vie
bâtisseur, destructeur
si seulement il te restait un manteau!

Ce soir l’arbre a pris une forme noire
c’est son secret sous le ciel.
De ta fenêtre tu vois la mer qui recueille le jour.
Tu es fidèle à un grand amour
et l’amour – tu le sais – descend vers la terre
comme la vapeur mouvant du matin
ombre sur l’ombre

Le feu ne brûla pas longtemps
en tout cas le saule était toujours là
et la pierre en dessous.
Voilà qui la trouva et remplit ses poches de pierres
pour construire les murs:
un homme en noir dans la neige.
On vous racontera dix histoires là où vous n’en demandiez qu’une
on vous parlera des âmes aussi familièrement que de bétail.
Si vous écoutez bien vous entendrez encore la vieille chanson,
les psaumes doux d’autrefois qui étaient des berceuses.
Donne-moi une cigarette, frère, et un verre d’eau-de-vie
pour que je brûle aussi
que je noie de fumée et d’alcool les vieux chagrins.
Nous danserons dans la neige,
nous respirerons avec la neige
…………………………………………………tout miraculeux  ◊◊◊

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One Response leave one →
  1. 2011 janvier 12
    Korax permalink

    Belle découverte! je n’avais rien lu d’E. M. depuis Les Bâtiments de la compagnie asiatique, rencontrés sur une affiche dans le métro. Merci pour ces textes, longue vie à Droitdecités!

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