petite anthologie / Aymen Hacen

2010 novembre 27
Par Philippe BECK

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pour PHILIPPE BECK

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Bourgeons et prémices, préface de Fredj Lahouar,

Sousse, éd. La Balance, 1999, 78 pages.

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Le joueur d’échecs

Tu vas t’asseoir dans ton destin

Parmi les autres sans figures

Ô joueur aux idées obscures !

Qui menace un Roi clandestin

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Avec eux tu creuses ta tombe

Avec eux tu comptes les minutes

Qui t’épargneront la chute

Ô maudit joueur qui succombe !

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Vivre ou mourir as-tu choisi ?

Je te conseille d’être philosophe

Oublie les échecs des théosophes

Pauvre joueur d’échecs maudits.

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(Samedi 20 mars 1999)

[pp. 41-42]

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Ma rose

La rose de ma vie

M’a offert une rose

Riche comme une prose

Ô que je suis ravi !

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Surtout, rime ma passion

Sur le vert ruisselant

Chante l’amour vigilant

Danse sans discrétion…

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Ô ma jolie Rose !

Ta couleur est claire

De la nature princière

Approche que je t’arrose !

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Puisque c’est le printemps

Tu auras une eau fraîche,

On ira dans ma calèche

Vagabonder dans les champs…

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Tous deux dans la nature,

En Reine et Rois solitaires

Régnant sur les ravières,

Que je t’offre en parure !

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(Mardi 20 avril 1999)

[pp. 65-66]

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……Dans le creux de la main, Paris, L’Harmattan, coll. « Poètes des Cinq continents »,

2003, 62 pages.

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Archipels

Entre nous l’isthme se prolonge. La parole qui fut jadis s’est tue.

Quelques broussailles te couvrent le visage Quelques toiles te masquent la face

Entre nous se prolonge le strident silence et la parole qui fut se ramollit,

La roche écarlate se dissout taillée par le vent, la pluie et les vagues

Alors, l’effluve se faufile entre le fruit et sa chair. L’isthme se prolonge jusqu’à l’affliction.

Je guette le sens dans l’aurore,

Entre les rivages éloignés, l’azur accueille les vivants

L’atmosphère inondée se charge de toutes les voix Alors naît la parole.

Le silence n’a pas de place dans l’isthme de mes jours

Lentement, ma mémoire croît, bâtie de paroles, de talismans aux sons aigus

Des cris des oiseaux d’outre-mer. Je guette le sens dans l’aurore.

(p 13)

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Litanies à Lumumba

-1-

Des hommes sont à la recherche d’une gloire, d’autres l’ont, mais ils ne s’en rendent pas compte
Ma gloire appartient au pays des maures là où le soleil couronnant le zénith embaume mes frères les nègres de sueur et de sang
La chaleur pèse lourd sur les corps nus et sur les âmes déshéritées, tel est mon châtiment  d’être né dans ce pays où la gloire est une profanation
Sous la férule d’une terre assoiffée, je songe à cultiver une gloire que j’arroserai d’une eau puisée dans l’univers des anciens et dans leur narcissisme bourgeonnant en moi depuis maintes saisons, depuis le jour de la rupture ombilicale.
Ce jour-là, on vit naître un enfant de braise ! Un homme de feutre grinçant  qui aimait laisser ses traces là où il passait
Ce fut moi cette abominable créature, cet homme, qui fut tantôt jeté sur le bitume et les chaussées
Et ma gloire prit naissance  ce jour-là
Puis vint le poème pour stimuler ma rage de nègre assoiffé
Le paysage était couvert d’âmes possédées, de corps putréfiés, de terres violées, de femmes stériles
Seul un spectre lointain apparaissait dans les horizons, c’était le visage de Lumumba.
La toile  était prête  pour témoigner de l’orgie des hyènes

-2-

Je suis un Maure
Je  tente de briser mes chaînes
j’essaye de replanter l’espoir dans mon domaine
Je suis un Maure
je raccommode mes haillons
je console les cours d’eau calmes et vaillants
Je suis un Maure
un homme en apprentissage
mes origines s’étendent jusqu’aux sources du Tamazight
j’ai une culture puisée dans la ferveur des Tziganes et des Incas
Je porte en moi le culte épique des âmes ancestrales
Je suis un Maure
le soleil se couche dans les profondeurs de mon sein
Je suis un Maure
ma gloire est d’abriter la lumière après chaque crépuscule du soir

-3-

Mon sang coule à flot pour atteindre les fleuves en coalition
Ma nausée est un tam-tam aux battements languissants
Ma rage et mes cris ont traversé la forêt
Ma voix a violé la sérénité des ancêtres
Ma voix a parcouru la Savane encerclée pour réveiller les Lions endormis :
Lumumba ! Lumumba ! Toute la forêt a crié
Lumumba ! Lumumba ! Toute l’Afrique a chanté
Lumumba ! Lumumba ! De ton sang dissipé nos terres sont assoiffées
Ô Afrique ! Que ta terre soit purifiée par les cendres du Lion vénéré !

(pp. 31-34)

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Alphabet de l’heure bleue,
préface d’Yves Leclair, postface de Pierre Garrigues,
Saint Julien Molin Molette, France, Jean-Pierre Huguet, éditeur, 2007.

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− a −

Que le ciel pose son masque de jour
que cette impénétrable clarté
s’en aille à vau-l’eau
Vienne la nuit où les mots
grumeaux de larmes
s’abyment dans le blanc des yeux

bleu de nuit
lumière
de l’heure bleue
(p. 15)

– z –

Maintenant tout le ciel est ton alphabet braille
signes saillants larmes enceintes de lumière
dont nulle cécité ne peut voiler l’éclat

maintenant seul tu peux réciter ton bréviaire
la nuit gisant dans tes yeux : vois sans regarder

― Et de la nuit l’heure bleue couronne les veilles

(p. 42)

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Jeudi 1er janvier 2004.
Trois heures et quart du matin.
L’idée de tenir un journal me vint en marchant. Cela se passa à peu près de la manière suivante : je traversais une grande route à plusieurs voies, je risquais d’être heurté par un engin quelconque, mais l’idée de tenir un cahier où je ferai état de l’écriture des poèmes de l’Alphabet de l’heure bleue s’imposa violemment à moi.
La précarité de mon corps de piéton correspond au moment de l’écriture. Le poème exclut toute tentative de commentaire. Même l’inspiration, s’il en est, y est occultée. Ces pages tenteront, enfin je l’espère, d’immortaliser des heures d’attente, de travail, d’hésitation et surtout les contraintes qui précèdent la mise au propre d’un fragment, celle qui menace d’être la mise au tombeau à la fois du poème et du poète.
J’entame à cette heure la rédaction de ce « Cahier », alors que huit lettres de l’Alphabet de l’heure bleue ont été épelées.
(p. 47)

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Dimanche 18 janvier 2004.

Une heure du matin.
Une semaine s’écoula depuis la composition de la lettre « i » de l’Alphabet de l’heure bleue. La première image, la matrice du poème, me vint de je ne sais où ; elle me sembla si étrange et, en même temps, si intime qu’elle m’horripila, parce qu’elle me mit en face d’un problème que j’avais toujours refoulé. C’est que je pensais que mes différends avec mon père étaient réglés, que je m’étais émancipé de la figure de mon géniteur. Certes, je ne pouvais tenir les mêmes propos qu’un Sartre : « En vérité, la prompte retraite de mon père m’avait gratifié d’un Œdipe fort incomplet : pas de Sur-moi, d’accord, mais point d’agressivité non plus », ou un Cioran : « Avoir commis tous les crimes, hormis celui d’être père. » Mais, avec le recul nécessaire à la compréhension d’un pareil imbroglio de l’âme, je m’imaginais être parvenu à une sorte de paix intérieure qui me permettrait de vivre à l’abri de nombreuses complications. Seulement voilà que cette image, qui s’exprima de surcroît en vers et de la manière la plus dense, mit à bas sans coup férir toutes mes défenses.
À la vérité, je fus tenté de me voiler la face en raturant ces mots ; cependant, conscient de la gravité de la situation, je résolus de ne point me faire l’avocat du diable. Les paroles de saint Rémi à Clovis — que la tradition situe le 25 décembre 496, à la suite de la victoire de Tolbiac, lors du baptême du roi —, me furent indispensables : « Courbe humblement la tête, fier Sicambre, adore ce que tu as brûlé et brûle ce que tu as adoré. »
J’ai besoin de dire que c’est dans des moments pareils que l’on se rend compte de l’importance de chaque mot appris, de toute histoire ou anecdote retenue, de n’importe quelle idée accueillie…
Je passai donc une nuit blanche à transcrire la suite de ce vers qui, en s’adressant à mon autre moi, celui que j’ai tenté vainement d’effacer, fit appel à un texte orphelin que j’avais écrit il y a plus de deux ans, m’obligeant à le parfaire et à le greffer sur le corps naissant de l’Alphabet de l’heure bleue.
Cette pratique consistant à « copier » un texte et à le « coller » sur un autre, selon le jargon en vogue de l’informatique, n’est nullement indigne de l’écriture, qu’elle soit poétique ou autre. Un texte ne naît jamais ex nihilo, il lui faut toujours un commencement ; cela se nomme l’inspiration, ce dont je parlais tout à l’heure, car j’y crois fermement, dans la mesure où les mots me viennent d’eux-mêmes, même si parfois il faut tout réécrire. Bref, je voudrais dire que l’écriture tient à ces moments où l’on prend la plume la fleur au fusil, sans jamais être ni tout à fait lucide ni inconscient de ce moment d’euphorie.
« Tu n’as pas les yeux bleus de ton père » : ce vers m’a écrit, il m’a révélé à moi-même.
(pp. 49-51)

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…..Certains vivent dans l’expectative d’un mot qui contiendrait à lui seul tous les autres mots. Un mot dont la présence seule suffirait à parfaire pour ensuite défaire tous les mécanismes de la langue. Un mot qui mettrait fin à la diaspora des voix depuis la malédiction de Babel.
…..Ce mot serait à la fois l’espace et le temps, la présence et l’absence, l’être et le néant, le parfait et l’imparfait.
…..Bref, un mot qui couvrirait l’infini. ― Mais ce mot existe déjà. Il existe dans toutes les langues de la terre, est connu de tous les hommes et jusqu’aux autres vivants qui ne possèdent pas la parole.
…..Ainsi parlait Schéhérazade, avant qu’elle ne se tût, surprise par la voix du coq chantant les premiers rayons du soleil.

(pp. 67-68)

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Stellaire. Découverte de l’homme gauche,
avec deux photographies de Yan Tomaszewski,
Fontfroide-le-Haut, Fata Morgana, 2006, livre non paginé

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Tombeau

C’est là qu’on commence enfin à voir, dans le noir.
Samuel Beckett

Noircir

Ta main gauchère et gauche écrit sur ses tablettes
entrer n’est pas sortir mourir n’est pas naître
une seconde fois sur des pages blanches
noircies autant de fois que la main de feu
a serré le vide entre ses doigts d’argile

pages épaisses à couper au couteau
et le brouillard danse au son informel des
cliquetis de mots tintant entre les mots
viduité de la lumière face obscure
sur les pages épaisses vides à souhait

— comme la nuit noire se lève dans tes yeux
toi qui vas loin en toi laisse tout espoir

Job

Tu n’es pas Job pour dire que par ta patience
tu as encor donné raison à l’Éternel
ni que tes cris adamiques ont fait prosterner
le Négateur ni que ta main gauche et tremblante
a fait pencher la balance du côté du
Bien
…….Tes yeux repus de nuit et de désespoir
souffriront-ils de nous voir broyer du noir ?
……………………………………………………….Non
L’homme qui a ouvert les yeux sur la nuit du
tombeau n’a plus à maudire le jour de sa
naissance ni à se gratter les plaies par un
tesson
……….ses cris adamiques ont l’effet d’un charme
sur notre soif de vivre humaine trop humaine
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La mort

Nuit arme blanche qui se coupe les veines
goutte à goutte l’encre répand un sang d’encre
la mort porte aux vivants un regard d’amitié
regard blanc langue frugale pierre tombale
légère inimitié cependant défaillance
syntaxique quand on écrit son testament

sais-tu aujourd’hui gré à la pensée de la
mort de t’avoir libéré des théodicées
de jadis et naguère qui ne valent leur
pesant d’or que lorsque le jour est espoir seul

— Enfin le soleil s’est couché sur ton tombeau

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Erhebung,
(Vingt et un textes
en regard de vingt et une photographies
de Yan Tomaszewski),
Saint-Julien-Molin-Molette, Jean-Pierre Huguet éditeur, 2008, 56 pages.

…..Je considère les photos qui constituent Erhebung selon l’ordre qui leur a été attribué par le photographe. Au total vingt et une prises entre poses et instantanés se succèdent créant un nouvel alphabet. De a à z, de alif à ya, et bien au-delà des lettres dont se composent ces deux abécédaires — les seuls que je connaisse.
…..À vous la pose, dit-on dans le langage des joueurs de dominos. Et Yan Tomaszewski de poser ses pièces dans l’euphorie me laissant piocher. Comme il le fit avec ces inconnus dont il subtilisa l’image, celle du corps en mouvement et de l’âme insaisissable. Mais les voilà qui piochent ces personnages qu’il fit siens, immobiles, immobilisés, pétrifiés, voire médusés, et néanmoins libres et vivants, puisque chacun a son histoire propre et sa manière d’être exprimée sensiblement par sa propre présence physique. Comme si ces différents personnages puisaient dans l’inaction pour se mouvoir et poursuivre sur l’échiquier du monde le mouvement qui n’en finit pas de naître.
……..Il en va de même aussi bien de l’alphabet que des dominos : l’ « ordre immotivé », placé en dehors de « toute imitation », n’est pas cependant « arbitraire », puisque nous l’acceptons tel qu’il se présente à partir du moment où l’artiste — ou le joueur — le propose comme tel. Nous devons, donc, jouer le jeu, composer avec, faire comme si, tout en veillant à « casser l’alphabet, comme l’écrit Barthes, au profit d’une règle supérieure : celle de la rupture (de l’hétérologie) : empêcher qu’un sens “prenne”. »
…..Cette défiance à l’égard d’un sens unique et, partant, inique ne me déroute pas. C’est le Sens qui me semble le plus approprié tant à l’ordre choisi par Yan Tomaszewski qu’à sa manière sensiblement naturelle de l’indiquer comme le seul acheminement possible vers quelque chose qui soit tout à la fois spolié et donné, affranchi et imposé, visible et lisible. La rupture est de fait évidente, c’est l’évidence même, dans la mesure où l’art de la photographie n’a lieu d’être que sous forme fragmentaire, suivant un itinéraire qui n’existe qu’en l’absence d’une feuille de route tracée au préalable. Épeler les lettres de l’alphabet, jouer une partie de dominos ou prendre des photos relève du même principe de déchiffrage du monde dont les règles sont écrites noir sur blanc. C’est le même mouvement de l’intelligence qui, en appréhendant l’ordre apparent des choses, opte aussitôt pour le désordre afin de dérégler et le sens et les sens. […]

(Extrait de la « Liminaire », pp. 3-4)

…..À l’angle de ce mur blanc qui cache un jardin secret. Un homme. Une femme. Octogénaires. Que cherchent-ils ? À quelle aune jugent-ils l’étendue de ce chemin ? Et ont-ils réussi à voir de la même façon au bout de Dieu sait combien d’années de vie commune ? De toute façon, ils ne regardent pas dans la même direction.
…..Chacun porte sa montre au poignet gauche. Que leurs bras, alourdis par l’âge, jouxtent leurs corps et tombent délicatement un peu en bas de la ceinture, ils ne se tiennent cependant pas de la même façon. Je vois bien la main de la dame caresser doucement le bras du monsieur en lui indiquant le chemin à prendre. Je vois bien le monsieur lever sa canne d’un air autoritaire en montrant à sa compagne une destination qui ne les mènera nulle part…

…..Je n’ai pas assez vécu pour projeter ma vie sur celle de ces deux personnes âgées. Si mes grands-parents maternels sont morts sans un cheveu blanc sur la tête, mes grands-parents paternels ont vécu plus de quatre-vingts ans. Mais jamais il ne leur serait venu à l’esprit de se promener comme ces deux personnes. Cela est impossible. Ce sont les us et coutumes des miens. À l’angle de ce mur blanc qui cache un jardin secret. Un homme. Une femme. Octogénaires. La vie est toujours devant soi, que l’on soit à quatre, à deux ou à trois pattes.
(p. 10)

…..Un homme qui marche, seul, dans la rue, n’est pas un homme seul. Il est inconcevable de le voir seul, cet homme qui marche, seul, dans la rue, seul. Quand bien même il serait seul — nu et seul, c’est-à-dire affranchi de toute appartenance quelle qu’elle soit, l’homme qui marche, seul, dans la rue, n’est pas un homme seul.

…..Ce n’est pas la Potsdamer Platz. Ce n’est pas Homer, le vieux conteur dans le film de Wim Wenders, Les Ailes du désir. L’ange Cassiel n’est pas là non plus. Mais il se peut qu’un ange, un autre ange, soit là, se tenant derrière ou devant cet homme qui marche.
…..Et néanmoins, le monologue de Homer résonne par-delà son for intérieur, au-delà de la Potsdamer Platz et des limites de l’espace et du temps, en dépit de ses quatre-vingts ans et de son souffle haletant : « Seules les voies romaines…
…..mènent encore au loin,
…..seules les traces les plus anciennes mènent plus loin. Où est ici le col ? Même le pays plat, même Berlin a ses cols cachés, et là seulement commence mon pays, le pays du récit.
…..Pourquoi tous ne voient-ils pas dès l’enfance les passages, portes et interstices, en bas sur terre et en haut au ciel ?
…..Si chacun les voyait…

…..… il y aurait une histoire sans meurtre ni guerre. »

…..Car, réflexion faite, me voyant à la place de cet homme qui marche, seul, dans la rue, je ne me considère pas comme un homme seul. Il y a toujours une histoire.
(p. 24)

…..Ce jour-là, je compris que même la mort avait un matin. Elle se tenait là, debout, de pied ferme, comme au jour de notre première rencontre. Entre le tronc d’arbre coupé et moi. Mais, à ce même endroit, le jour de notre première rencontre, le tronc d’arbre coupé n’existait pas, il y avait un arbre entier comme celui qui me soutient le dos. Là, derrière moi.
…..Ce jour-là, je compris que même la mort avait un matin. Elle se tenait là, enfin ! j’imagine aujourd’hui qu’elle soit là, debout, de pied ferme, comme au jour de notre première rencontre. Entre le tronc d’arbre coupé et moi. J’imagine également que l’arbre soit entier comme au jour de notre première rencontre. — Toi qui, au creux de moi, me révéla à moi.

(p. 44)

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le silence la cécité, préface de Bernard Noël,
Saint-Julien-Molin-Molette, Jean-Pierre Huguet éditeur, 2009, 52 pages.

BLANC SUR NOIR
Découverte de la neige

J’aime                            car
la hauteur qu’en te parlant                pour peu de chose
j’ai prise                        était désaccordée, comme par la neige,
sans avoir                        la cloche dont
on sonne
pied.                            pour le repas du soir.

André du Bouchet                    Friedrich Hölderlin

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Prologue : Posthume

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Cette TERRE n’est pas                ta terre, et tu sais             tout désormais de tes             fins et                    commencements.
Le feu corps, blanc        et     froid — de NEIGE, va en TERRE.

Mantra

Ni la TERRE n’aime la Neige                 ni la Neige n’aime la TERRE, mais une fois entremêlées (quand bien même elles seraient entremêlées), elles se repoussent aussitôt sans pouvoir pour autant                      se désarticuler.

Toujours est-il que la TERRE et la Neige ne s’aiment pas, peut-être parce qu’elles ne prennent pas le temps de se connaître.
Est-ce leur faute,
cependant ?

Oui, la ligne claire n’aime pas se faire briser ; elle n’aime pas être dépareillée    de la     ligne d’horizon.

Horizon de TERRE ou horizon de NEIGE ?                      Aller savoir

Interzone, image d’un centre qui se veut espace plein, centre situé dans  l’entre-entre.
Centre à jamais décentré.            Les voilà déconcertées : ni la Neige ne veut être TERRE ni la TERRE ne veut être NEIGE. Malentendu, car même le silence de la TERRE et de la NEIGE est source de malentendu.
La NEIGE parle néanmoins à coup de flocons continus, d’assauts progressifs, horizontalement de haut en bas, verticalement comme un filet blanc, cousu de fil blanc, fil blanc réel, ténu et tenace, qu’une main,                 invisible, a jeté, pour mieux envelopper la TERRE qui, pourtant, ne bat pas en retraite, qui, pourtant, n’a que sa couleur pour arme, couleur de la TERRE, couleur éternellement immanente — de la poussière fragile à la pierre la plus dure, passant par le sable blanchâtre, jaunâtre ou rougeâtre, la boue solennelle et mystique, et la terre meuble et sarrasine.

TERRE         de neige, la terre se réécrit        blanche comme neige ; encre blanche            jetée à perte de vue                                                 sur les yeux         vitreux                                   de la TERRE, inhabitable.

La TERRE se tuméfie sous la NEIGE.         La NEIGE gagne à posséder la TERRE ; ainsi, comme il en va de la parole et du silence, la NEIGE, pour se défaire de sa coquille informe, adopte-t-elle le corps de la TERRE.
Vides et pleins,     plis et failles,     ombres et lumières,     vie et mort — couples insolubles dans le corps de la TERRE, obstacles,         autant d’obstacles que la NEIGE aussitôt déjoue par intendance.

Mais combien de feux enfin faudra-t-il pour fendre
la flamme de la foi pourtant fin feu follet
insuffisant dans la fournaise des ténèbres ?

Canéphore

À l’infini                         Présence fée                      Le corps, lui,
est Comment couper l’herbe sous le pied de la NEIGE ?                                             Pax nivea Qui sème la NEIGE                           récolte-t-il la TERRE ? Pax nivea                                       Qui sème la TERRE récolte-t-il le sel ?                                         Pax nivea Qui sème le sel, blanc, récolte-t-il l’oubli ?               Corbeille pour porter des raisins
rouge sang                                              Vin salé, suffit-il de retourner la TERRE                               pour sculpter     de nouveau                                      de mémoire et de
TERRE             une statue de sel                          à jamais immortelle,                          tache de lumière                                                 in soluble dans la NEIGE ?

(pp. 29-32)

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Présidentielles

(Cause toujours)

peut-être y a-t-il de quoi s’étonner
où ça quand ça
trembler comme voix qui parle lorsque à travers claquement
de langue contre palais
comprendre entre autres ceci
: bravitude

peut-être y a-t-il de quoi s’étonner
où ça quand ça
imposer alors silence ou s’y résigner
constriction de finitude
ça parle plus que de raison
déraison — langue à l’usage des palais

(Cause toujours, aussi)

aux blessures les épines se plaindront de vous
les épines diront : une par une vous
nous avez triées une par une vous nous avez
séparées de notre mère cactus une par une
vous nous avez aiguisées avec votre couteau de poche
une par une vous nous avez enduites de votre salive
poison une par une vous nous avez semées au vent
une par une vous nous avez nommées blessures une par
une vous nous avez baptisées racailles

(Inédits, 2007-2010)

Aymen Hacen est né en 1981 à Hammam-Sousse en Tunisie. Ancien élève de l’École normale supérieure de Tunis, agrégé de lettres modernes, il a été, entre 2006 et 2008, allocataire-moniteur de l’École normale supérieure Lettres et Sciences Humaines de Lyon. Il est aujourd’hui assistant permanent à l’Institut Supérieur des Langues Appliquées aux Affaires et au Tourisme de Moknine (Tunisie).
Poète et essayiste, il est l’auteur de Stellaire. Découverte de l’homme gauche, Fata Morgana, 2006 ; Alphabet de l’heure bleue, Jean-Pierre Huguet, 2007 ; Le Gai désespoir de Cioran (Miskiliani, Tunisie, septembre 2007), essai sur le tragique en littérature ; Erhebung (avec des photographies de Yan Tomaszewski, Jean-Pierre Huguet éditeur, 2008 ; le silence la cécité (Découvertes), paru en mars 2009, avec une préface de Bernard Noël.
Directeur de la collection « Bleu Orient » chez Jean-Pierre Huguet éditeur, Aymen Hacen traduit de l’arabe vers le français et vice versa. Ainsi, a-t-il aidé, en 2007, à la traduction en arabe de Poème d’attente de Bernard Noël (éd. Tawbad, Tunisie), ainsi que L’instant de ma mort de Maurice Blanchot et Le Voyageur sans titre d’Yves Leclair (en collaboration avec Mounir Serhani), à paraître prochainement dans la collection « ‘Ayn » qu’il vient de fonder aux éditions Walidoff. Il prépare de même une version en langue arabe de Mythologie de l’homme d’Armel Guerne et d’Absent de Bagdad de Jean-Claude Pirotte. En avril 2009, il a publié une version française de Il a tant donné, j’ai si peu reçu du poète tunisien Mohamed Ghozzi, aux éditions Cénatra (Centre National de Traduction, Tunis, Tunisie). Présentielle. Fragments du déjà-vu, récit, a paru en mars 2010 aux éditions Walidoff (Tunisie).

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