Silhouettes / Norbert Czarny

S.

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Combien de fois depuis vingt et un ans ai-je eu envie d’écrire à l’officier commandant les services administratifs ? En 1977, il se nommait Cadoret, chef d’escadron Cadoret. Je suis sûr que son successeur a gardé les archives en ordre, que l’institution militaire a conservé un dossier succinct pour chacun de nous. Olivier a sa fiche, et Boulard, Scall, Césaro, Méret, Daligault, Pendellioux, Février et Champenois. Et ce grand Normand un peu benêt qui avait emprunté le bus du régiment pour fêter sa quille. Il avait arrosé sa promenade, heurté un platane et prolongé de plusieurs semaines son séjour en Alsace.

Tous les contingents sont classés dans les tiroirs métalliques à glissière. Personne ne consulte plus ces fiches et nos photos moisissent

J’ai donc écrit cent fois au régiment pour retrouver qui était S. Jamais écrit sur le papier. Et donc la lettre n’est jamais partie.

S. a perdu son prénom il y a vingt ans, un matin du début juin. Il traversait la caserne, agitant un papier. Il venait du bâtiment administratif et s’en retournait prendre sa valise chez le fourrier de la 2ème batterie. S. hurlait « zéro ! » à qui voulait l’entendre. Et aussi, la quille bordel, la quille ! » Mais personne ne semblait l’entendre ni même le voir.

S. s’appelait peut-être Stéphane. Nous sommes arrivés un même petit matin d’août 77 en gare de Bischwiller. Nous avons posé nos valises dans la même salle du bâtiment réservé à la 11ème batterie, celle des « bleubites ».

Le lundi matin, week-end terminé, le chef Moll est arrivé. Il nous a envoyé prendre le paquetage, on nous a rasé le crâne. Treillis enfilé, béret vissé sur la tête, nous avons retrouvé le chef Moll. Il a crié qu’ici, on était pas au club Med, qu’on allait en chier. Il a rectifié la position horizontale du béret, sur mon crâne : « c’est pas une crêpe ».

Et puis S. est parti à l’autre bout du bâtiment dans les dortoirs de la quatrième section, et je suis resté dans ceux de la première.

Pendant plusieurs semaines, je n’ai plus revu S.

S. faisait partie de cette quatrième et dernière section que le chef Moll nous demandait en vain d’insulter en gueulant, à tous les rassemblements, « la S1 les meilleurs, la S4, les bœufs. » seul le malheureux Masson, un garçon transparent qui venait de la Roche sur Yon poussait ce cri de scout dévoyé. Il se sentait bientôt gêné. Le chef renonça.

Un lundi matin, vers le début de septembre, quelques privilégiés originaires de Lorraine, de Champagne et du Nord sont rentrés de leur première permission, une « vingt – quatre heures ». Nous avions passé le dimanche à errer dans la caserne vide et étions bien réveillés tandis que le chef faisait l’appel, entouré des brigadiers instructeurs. Les derniers retardataires se glissaient dans les rangs, ajustaient treillis et béret.

Le chef en était à appeler ceux de la quatrième section quand S. est arrivé, transpirant, soupirant, l’air confus, une petite valise à la main. Il portait encore sa tenue de civil. Il s’est approché du chef en tremblant, a murmuré ce qui devait être une explication. Le chef s’est esclaffé, et deux brigadiers après lui. Un autre instructeur nous a appris le fin mot de l’histoire : S. s’était trompé , avait confondu les gares de Nancy et de Strasbourg. Venant de Reims, il avait cherché dans la cité lorraine une correspondance pour Bitche qui n’existe qu’à Strasbourg. Certains ont trouvé ça drôle.

J’ai retrouvé S. dans la salle d’attente du médecin militaire, deux semaines plus tard. Je lui ai demandé comment ça allait. Ca allait. Il était reparti en perm’ et cette fois-là, il ne s’était pas trompé de train. Nous avons parlé de choses et d’autres. A Reims, il travaillait aux Verreries champenoises. Il fabriquait des cartons, pour l’emballage.

Je connaissais les Verreries champenoises. Un fait-divers, ou plutôt un assassinat politique s’y était produit. Des gros bras de la CFT avaient tiré sur un piquet de grève, un ou deux ans auparavant. Un certain Pierre Maître avait été tué, un militant CGT.

S. ne connaissait pas Pierre Maître et n’était pas au courant de cette histoire. D’ailleurs il ne tenait pas à travailler dans cette boîte à sa sortie de sa caserne. Il avait des ambitions, voulait devenir maître nageur.

« Parce que tu aimes nager, que tu es doué ?

–     Pas spécialement.

–     pour enseigner la natation aux enfants ?

–     pour devenir célèbre comme Louis de Funès. Quand on est maître nageur, on voit beaucoup de gens, on est célèbre. »

S. a assisté aux cours du mercredi dans la petite salle où venaient aussi Boulard et quelques autres pas assez bons pour la statistique.

Il avait un mal fou à déchiffrer de mauvaises bandes dessinées. Il butait sur chaque vignette, sur chaque bulle, sur chaque mot. Toute autre lecture était trop difficile pour lui. A la fin de la page, il avait oublié le début. Il a renoncé à venir le mercredi. Il préférait encore la corvée d’ordinaire ou le nettoyage de la salle de spectacle.

Et puis ce S. qui murmurait, qui se faisait aussi transparent que les vitres du foyer s’est mis à hurler et à rouler des épaules. Pas de lui-même, et surtout pas seul. Derrière d’autres qui lui proposaient de descendre des bières à la chaîne et de décorer sa quille pour le zéro au jus. S. faisait de son mieux pour ressemblait à une forte tête. Sa petite carrure, son visage enfantin et son nez en trompette le rendaient peu crédible dans le rôle du fier à bras.

Avec ses copains de la deuxième batterie, S a été de toutes les manœuvres d’automne et d’hiver. Simple canonnier, il plaçait les charges de poudre dans les fûts. La consigne voulait qu’ensuite il se recule et place sur ses oreilles le casque anti-bruit. Aucun officier, aucun sous-officier, personne n’a vérifié que S. respectait la consigne.

S. n’a pas participé aux grandes manœuvres d’été, à Canjuers. Il a été réformé au onzième mois de service après qu’un médecin eut constaté qu’il devenait sourd.

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BOULARD

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L’ADDITION

Parfois, dans mes rêveries, je me retrouve dans une tribune du stade Félix Bollaert à Lens. Les écharpes sang et or forment des vagues horizontales, les banderoles, flottent au vent et l’on entend les cornes de brume, les chants qui montent.

Sur la pelouse, Sikora adresse une longue passe à Tony Vairelles, qui dribble deux adversaires et marque un but, d’un tir rageur, au ras du poteau. Et tout le stade chavire quand le buteur se tourne vers la tribune Tranin, et le kop lensois qu’il salue.

A côté de moi, un gars s’est levé et il crie des « vas-y Tony ! allez le Racing ! Fiers d’être lensois ! » comme si l’avant centre devait claquer dix pions ce soir. Ce gars au visage poupin et au crâne ras, je le reconnais, c’est Boulard, Boulard boule à zéro, Boulard tête de lard. Il n’a jamais vieilli, il a toujours dix-huit ans.

Je ne suis pas sûr que Boulard était lensois. Et encore moins qu’il aimait le football. Les soirs de Coupe d’Europe, il ne venait pas dans la salle bondée et enfumée du foyer où ses camarades de la deuxième batterie hurlaient à chaque coup franc de Larqué, à chaque dribble de Johnny Rep. Boulard dégustait une bière dans la salle et profitait du flipper laissé libre.

Si Boulard avait aimé le foot, il aurait supporté les gars du LOSC, les « dogues » de Lille. Il avait un peu la gueule d’un bouledogue français, et je l’écris sans ironie ni méchanceté. Face aplatie, front bombé, nez court en trompette, Boulard ressemblait à un boxeur, prêt à adresser un direct.

Personne pourtant n’était plus pacifique que lui. Et plus que pacifique, soumis, résigné. Rien d’une « tête de lard ». Boulard recevait des ordres et obéissait. Boulard était souvent de corvée à l’ordinaire, Boulard était souvent de garde, Boulard était de toutes les manœuvres, essuyait la boue à Suippes, le gel à Mourmelon, la poussière à Canjuers. Boulard ne mouftait pas ; il savait qu’il prendrait huit jours d’arrêt au moindre mot.

On le sollicitait et il agissait sans rien dire. Il semblait parer des coups venus de tous les côtés, comme à l’entraînement. Les coups étaient des mots. « Boulard t’es qu’une tâche », « Boulard t’es plus con qu’une bite en bois », « Boulard tête de lard », « Boulard t’es qu’une bille ! ». Les sous-officiers devaient s’en donner à cœur joie. Boulard ne répondrait pas.

On le voyait donc de temps en temps au foyer. Une bière ou deux, rarement plus, sinon pour fêter la quille d’un « collègue » de la 77/04. On « pète son chiffre », à moins de cent, ça devient bon, bientôt ce sera zéro au jus si on fait pas de connerie comme le grand Normand qui a planté son bus un soir de cuite, si on s’endort pas pendant une garde et quinze jours d’arrêt de rigueur.

Boulard jouait peu au flipper, sinon quand les autres se serraient devant les deux téléviseurs pour les matchs. Il n’achetait rien dans la petite boutique attenante. Pas même des cigarettes. Quant aux illustrés.

Tous les mercredis matins, pourtant, il venait, son cahier en main, dans l’une des deux salles de classe que nous avions organisées non loin du bureau de l’officier conseil, dans ce même bâtiment du foyer.

Boulard n’entrait pas dans la première salle, la vraie salle de classe réservée aux bons élèves, les candidats sérieux au certificat d’étude. Là, sous la houlette d’un appelé instituteur dans le civil, on essayait de faire du chiffre, de montrer que le régiment faisait de la promotion. L’armée a une mission avait proclamé l’officier conseil, l’armée fait du social. Les appelés réunis autour de Jean-Jacques notre instit de Lunéville devaient porter haut les couleurs du 12ème R.A.

On ne comptait pas sur Boulard pour ça. Il ne passerait pas les épreuves, ni S., ni les quelques autres que j’essayais de faire lire, écrire, compter. Nous avions vite renoncé aux livres, même illustrés, aux dictées sans piège particulier, aux opérations aussi complexes que la multiplication et la division.

Nous avons bientôt abandonné la soustraction. Restait l’addition. Boulard a su aligner les chiffres et compter.

Quelques semaines ont passé, un séjour à Suippes dans la boue et le bruit des chenilles, et je leur ai proposé les additions avec décimales. Boulard a paru désemparé. Il arrivait de ces manœuvres, était sans doute fatigué. Il prenait en pleine face les coups tombant de partout, il ne savait plus où il était, qui il était.

La semaine suivante, il a posé les chiffres, la virgule, les décimales. On a fait cela ensemble, patiemment, méthodiquement. J’avais aussi peur que lui que cela ne marche pas, que nous butions sur ces chiffres qui passent d’un côté à l’autre de la virgule.

Et Boulard a eu tout juste. Il a poussé un petit cri de joie, à peine audible, un « ouais ! » d’enfant qui a enfin réussi.

Plus de vingt ans ont passé. Je n’ai aucune idée de ce qu’est devenu Boulard le Lensois, le Lillois, Boulard bille à zéro, Boulard tête de lard.

Il fréquente peut-être Félix Bollaert ou Grimonprez Jorris. Ou les alentours du stade.

J’ai un mal fou à l’imaginer marié, père de famille, assez chanceux pour avoir un emploi stable. Le temps n’a pas été tendre pour des garçons comme lui. Et sans doute paye-t-il l’addition.

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NOS MAÎTRES

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Olivier est instituteur à Lille. Professeur des écoles. Il fait même fonction de directeur, là où il est, et je suppose qu’il donne des cours à l’IUFM.

Je le vois bien marié, père de deux grands enfants. Son épouse est bibliothécaire. Ils ont la carte du Parti qui, sur le plan local, domine depuis toujours. Pas par opportunisme ; plutôt par conviction. Parfois son fils aîné se moque d’Olivier. Il met à fond le lecteur de CD qui passe Miossec : « Nous étions plutôt de gauche » répète le chanteur, et Olivier sourit : cette intransigeance de Marc, ce besoin d’absolu qui l’amène à soutenir les causes les plus désespérées, cela l’attendrit. Il se rappelle vaguement.

En septembre 77 nous étions arrivés depuis trop peu de temps à la caserne pour être frappé d’autisme. Ce qui se passait au-dehors traversait encore les murs et n’avions pas besoin de lire la presse pour savoir.

Savoir par exemple qu’en Allemagne fédérale, les derniers militants de la Fraction armée rouge venaient d’enlever et de tuer Hans Martin Schleyer, le « patron des patrons ». C’étaient les derniers soubresauts d’une histoire violente, personne n’était vraiment indifférent.

Pour Olivier c’était clair : ils avaient raison. Acte terroriste ? Soit, et alors ? Schleyer était le grand capital et l’amnésie allemande incarnés. Contre la violence de la bourgeoisie, on n’avait pas le choix, il fallait frapper. On a raison de se révolter.

Olivier supportait mal la contradiction. La conversation tournait bientôt court. D’ailleurs, quand elle se déroulait pendant les marches dans les Vosges du Nord, Olivier n’avait pas envie de traîner en discutant. Il rejoignait la tête du groupe comme s’il lui fallait absolument arriver parmi les premiers.

Au bout de deux mois de classe, il était parmi les premiers. Il n’avait manqué aucune marche, avait accompli le parcours du combattant à plusieurs reprises et en un temps record, avait réussi toutes les épreuves de l’examen de passage.

Il sortit brigadier, chargé de l’instruction à la 11ème batterie. Désormais, tous les deux mois, il accueillerait les nouveaux pour assurer leur formation. Cela ne le changerait pas beaucoup de la carrière qui l’attendait à son retour dans la vie civile. Il avait fait sa première année comme instituteur près de Tourcoing.

Tous les deux mois, Olivier a donc enseigné l’ordre serré aux bleubites. Parfois, il les traitait de « bœufs » ou bien il ricanait en les voyant se tromper de pas, lancer la jambe gauche au lieu de la droite. Il gardait ses distances.

Il a rapidement monté en grade, brigadier – chef puis maréchal des logis. De plus en plus distant, hautain. Même avec ceux qu’il avait côtoyés en août et septembre 77, quand les militants de la Fraction armée rouge se battaient pour une juste cause. Et que refusant la contradiction il hâtait le pas pour atteindre au plus tôt le lieu d’arrivée dans la forêt de Bitche.

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PERMISSION

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LE GROUPE DES EXPERTS

Vu d’Oberhoffen sur Moder, le monde me semblait bien rétréci, ou flou. Comme si la brume qui flottait dès l’automne sur cette bande de plaine rhénane estompait tous les contours.

Au bout d’un certain temps, je m’étais fait à ce rétrécissement. Je partais en permission parce que c’était mon tour, parce que Boyer aurait été trop heureux de sortir à ma place.

Personne ne m’attendait plus sur un quai de gare, dans une chambre ou chez moi. La vie continuait et se passait bien de mes services.

J’ai connu l’impatience de la permission jusque la fin septembre. Alors, le vendredi après-midi avait à peine commencé que je préparais mon sac. Et le reste du temps, je comptais les jours.

En octobre, plus rien ne pressait et comme ces malades qui s’habituent à l’hôpital au point de ne plus différencier la semaine du dimanche, je m’étais fait à mon internement au 12ème R.A..

J’ai pourtant dû sortir du quartier Leclerc à la fin octobre. Un couple d’amis m’avait invité à son mariage. Je les connaissais depuis dix ans, je ne pouvais pas manquer la fête.

Un autre ami, Michel, est venu me chercher dans une gare de la vallée de Chevreuse pour me conduire dans une auberge de campagne où les convives étaient rassemblés. Le costume civil flottait sur mon corps. Mon crâne rasé détonnait parmi les chevelures épaisses, ébouriffées ou longues.

On m’entourait, on me demandait comment ça se passait et avant que j’aie fini de répondre que ça se passait, on était parti ailleurs.

J’ai pris une part de gâteau et me suis assis dans un coin éclairé d’une lumière diffuse. Au centre de la piste, les jeunes mariés dansaient le rock. Des invités tapaient dans les mains pour donner le rythme, et un photographe cherchait les angles pour lancer ses flashes sur le couple et les autres danseurs.

Un garçon portant une chevalière au petit doigt était assis près de moi. Il était un peu obèse et respirait fort. Mais il ne suait pas.

« Françoise voulait que je danse, mais moi la danse… »

Il faisait glisser le bijou sur son doigt.

Il m’a demandé qui je connaissais, je lui ai parlé de mon amitié de lycée avec Sabine, puis de la rencontre avec Paul, son mari.

« Françoise travaille avec Sabine… Avocate… Elle fait partie du groupe des experts. »

Il avait évoqué ce groupe dont bien sûr j’avais entendu parler.

« maintenant a-t-il repris, ce n’est plus qu’une question de mois. En mars, Mitterrand sera à Matignon. »

Son ton était péremptoire et les faits lui donnaient raison. Quelques mois plus tôt, l’Union de la gauche avait remporté les élections municipales.

Je lui ai demandé si cette victoire lui importait.

Et comment qu’elle lui importait. Mais pas pour les mêmes raisons qu’à Françoise.

« Elle c’est la tête, moi, c’est le portefeuille. »

Et il a tapoté la poche de son blazer, côté cœur.

« Tu comprends, (tu permets que je tutoie ?), les affaires sont presque arrêtées : on ne vend plus rien, on n’achète plus rien. Moi, je suis dans les peaux. Pas de business en ce moment. Même les soviétiques se méfient… »

Tout le monde selon lui, attendait le changement. Avec Mitterrand à Matignon, ça repartirait en flèche. Même la Bourse.

Je lui ai avoué ne pas comprendre grand’ chose à l’économie. Je pensais pourtant que la Bourse n’aimait pas trop les bouleversements politiques.

« Au contraire ! a-t-il répliqué, tout le monde croit cela, même Françoise. Je vais t’expliquer ».

Il était sur le point de le faire quand une jeune femme est venue le tirer de son fauteuil. Il n’avait pas envie de danser. Il m’a présenté Françoise, elle m’a salué et est repartie en quête d’un partenaire pour virevolter sur Johnny B Goode.

Quelques semaines plus tard, j’ai dû sortir de caserne. Sabine et Paul comptaient sur moi pour la crémaillère. Quelque chose de très simple autour d’une table.

Françoise et Eric étaient assis sur un lit faisant office de canapé. Une couverture paysanne rapportée par un ami du Guatemala décorait le meuble. Eric s’est redressé pour me saluer et m’a demandé comment ça allait depuis la dernière fois. Ca allait.

Après quelques cacahuètes et deux ou trois boissons la conversation est revenue sur les certitudes printanières. On parlait des parents. Ceux d’Eric se faisaient du souci et malgré les assurances de leur fils ils aménageaient un pied-à-terre à New York. Les parents de Françoise étaient prêts à accueillir les experts, Attali en tête chez eux, avenue Paul Doumer. Mais pour les communistes…. Ce que leur fille comprenait bien même si elle en souriait, moqueuse en nous le racontant.

La droite serait battue à plates coutures, Sabine en était certaine. Elle avait ajouté que la bourgeoisie ne s’en remettrait pas avant vingt ans. Paul quant à lui était plus inquiet. Il craignait les réactions de cette bourgeoisie écrasée. Il imaginait bien un truc à la chilienne, avec tanks, militaires au carrefour et stades remplis. Eric n’avait pas trop d’avis là-dessus. Il faisait glisser sa chevalière sur l’auriculaire.

« Les affaires repartiront, vous verrez. L’économie compte plus que tout. »

« Et toi, m’a demandé Sabine, qu’est-ce que tu sens dans les casernes ? »

Je ne sentais rien, j’avais le nez bouché, la vue brouillée, les oreilles gelées par le froid naissant. Si je n’avais pas mangé des cacahuètes en leur compagnie, je n’aurais même pas su que j’étais chez mes vieux amis.

Sabine a apporté un plat. C’était du poulet et sans y penser, comme si un autre parlait, j’ai dû dire, ah bon, encore du poulet ? »

Et puis le vrai « moi » est revenu au galop pour signaler que dans les casernes, du moins dans la mienne, rien ne se passait. Mais la remarque de l’autre ahuri sur le poulet avait atteint la maîtresse de maison et dans les mois qui ont suivi je ne suis pas souvent revenu chez Sabine et Paul.

A la fin mars, je suis de nouveau sorti en permission pour voter. J’ai appelé Paul. Il était de plus en plus inquiet malgré son immense désir de voir la gauche passer.

« Les social-démos et les stals ne tiendront pas en cas de coup d’Etat. La LCR et LO se feront casser tout de suite. Tu verras, le parc des Princes sera rempli. »

Je lui ai demandé des nouvelles d’Eric. Il allait très bien. Françoise était très occupée avec les experts. C’était tout bon pour son mari ; les affaires allaient reprendre et il serait informé.

Le dimanche 31, j’ai repris un Corail pour l’Alsace dans l’après-midi. A 20 heures, dans une des salles de télévision du foyer, j’ai compris, à la mine réjouie ou soulagée de Duhamel et Péricard que le coup d’Etat n’était pas pour ce soir.

Eric quant à lui devrait prendre son mal en patience.

En 1981, la brillante avocate devenait attachée parlementaire du Ministre de la Justice. Son mari pouvait investir sans souci dans l’immobilier.

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PARIS-STRASBOURG

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En même temps que le « service national », c’est tout un petit monde qui a disparu, et les mots pour le dire, les gestes et les rituels, désuets ou grossiers, des compagnonnages louches ou sublimes.

Je suis trop jeune pour avoir connu les fêtes de conscrits qui occupaient certains dimanches villages et bourgs de province. L’ami Bidasse, l’adjudant Flick ou Scrogneugneu, les « Vous m’ferez huit jours », le rata et tout le reste, je ne l’ai pas davantage connu.

J’ai passé quelques nuits dans de vieux trains bondés, dans des compartiments remplis jusqu’aux porte-bagages, hamacs de fortune. Cela sentait la sueur, la fumée et la bière, et les filets d’air qui passaient par la fenêtre entr’ouverte étaient surtout bons à vous donner la crève.

Les contrôleurs passaient, menaçaient de confisquer la carte d’identité militaire, vous privant d’une prochaine permission. Pire, vous risquiez de finir au bureau de la Police militaire qui attend à Strasbourg. Vers six heures, on arrivait dans la nuit alsacienne et la micheline de Bitche vous attendait avec son lot de voyageurs somnolents barbouillés de sommeil et de tabac.

Paris-Strasbourg c’était notre ligne à partir de vingt-deux heures le dimanche soir. La gare de l’Est était peuplée de silhouettes en jean et blouson, basket de supermarché au mieux, selon les moyens qu’on avait. Mais à Laval ou Saint-Brieuc, on n’avait pas encore le budget Nike Sergio Tacchini des ados d’aujourd’hui.

Silhouettes et groupes, grappes de garçons hurlant, courant de Gare de l’Est à Montparnasse, le vendredi soir pour attraper un Paris Quimper, la quille dans le sac de sport et ces chiffres devenus magiques, « 50, « 35 », « 47 » ou « 13 », chiffres qu’on jouera au loto chiffres jetés à la face de passants indifférents ou agacés.

Comment vieillit-on sans la bêtise, la sienne et celle des autres ? comment apprend-on que la vie est sale et belle si on ne la voit pas traîner tristement sur un quai de gare déserté ?

A tous ceux qui regrettaient de me voir encaserné à Bischwiller quand j’aurais fait un si bon agrégatif à Nanterre, je ne pouvais expliquer cela, je ne pouvais pas dire que j’étais libre, que j’étais près des autres, avec eux et contre eux, parfois aussi pauvre, aussi médiocre qu’eux, parfois sevré de sexe, de femme, d’amour, mais si souvent aussi au cœur d’une beauté insoupçonnable, insoupçonnée, dans la lumière d’un dimanche silencieux à Oberhoffen sur Moder.

Je menais l’existence anodine d’un employé de bureau et le service terminé, je m’étais construit un monde. Un vieux lecteur de cassettes et dans la tranquillité de la chambre, j’écoutais Schumann ou Miles Davis. Ou bien j’allais rejoindre des amis, dans leur chambrée, et nous écoutions les premiers succès de Supertramp en buvant du thé Lipton. Benoît, Jean-Yves et Jean, ils ont vingt ans pour toujours et n’ont jamais quitté La Flèche, une HLM du Boulevard Lefebvre ou une ferme, au Conquet. Nous parlions peu de littérature et pourtant je n’ai jamais autant aimé les livres.

Ce petit monde désuet va disparaître. Tant mieux pour ceux qui l’éviteront. La bêtise nous a tellement envahis que nous en faisons l’apprentissage ce cent façons différentes. Un dimanche après-midi dans une galerie commerciale suffira ; la caserne ne sert plus à rien. Elle n’a jamais fait de nous des hommes. On n’a d’ailleurs pas besoin d’hommes.

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